Tout a commencé pour moi dans la cave d’une librairie parisienne, préfiguration des catacombes où se réfugieront bientôt les derniers lecteurs quand l’effondrement du niveau scolaire aura changé toute littérature en langue étrangère. Une poignée de pèlerins avaient répondu à l’appel lancé par son éditeur Jean-Yves Masson de venir écouter Jacques Robinet, dont j’ignorais jusqu’au nom.
Il parlait et ce qu’il disait me parlait. À quoi cela tenait-il ? À l’atmosphère du lieu, sans doute. À la singularité d’un parcours retracé en quelques phrases, bien sûr, celui d’un prêtre devenu psychanalyste, intime de Françoise Dolto, familier de François Mauriac et Julien Green. Mais peut-être plus encore à ce que ses propos laissaient deviner d’un feu intérieur, comme la flamme vacillante d’un cierge près de s’éteindre ou bien d’allumer le plus ravageur des incendies.
J’échangeai avec l’auteur quelques paroles de circonstance, lui fis signer un livre, rentrai chez moi, ouvris Notes de l’heure offerte. Et ce fut l’éblouissement. Éblouissement de découvrir une prose de cristal, une œuvre à situer parmi les plus hautes du moment. Éblouissement de redécouvrir que tous les grands livres racontent au fond la même histoire d’un être qui cherche son chemin et se blesse aux arêtes du monde.
Moins un journal intime qu’un carnet de voyage spirituel, un herbier frémissant d’états d’âme, des pages animées des souffles de l’esprit et du vent dans les arbres de sa maison du Gâtinais, inlassablement observés depuis la fenêtre du bureau qu’il ne quittait plus guère que pour de longues promenades dans la campagne. Après la révélation de Notes de l’heure offerte vint la confirmation de L’Attente, saluée ici même.
Et paraît aujourd’hui La Nuit des sources, premier volume publié à titre posthume, trois mois après la disparition de l’écrivain. Où celui-ci remet sur le métier l’ouvrage d’une vie : « Je le sais, je l’accepte, je suis fait de mille contradictions, de mille désaveux, de mille reniements. » De cette volonté têtue de démêler l’écheveau des pensées et des sensations, des traumatismes loin enfouis et des rêves, de cette permanente tempête sous un crâne naît une féconde tension.
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Témoigner de l’invisible
Entre la psychanalyse et la foi, pour commencer : « Je suis riche de cette double expérience : l’une qui fait la vérité et l’autre qui permet de la supporter. » La cohabitation ne se révèle pas toujours harmonieuse entre Lacan et le Christ, tout comme l’éternité hésite souvent entre l’au-delà et l’ici-bas : « Traînées de brumes mouvantes dans le ciel. Le soleil invisible, telle une hostie blanche, troue l’épaisse couche nuageuse, sans parvenir à jaillir. Seule cette marque laiteuse témoigne de sa présence. Pourquoi suis-je en accord avec ce voile tiré sur la lumière ? Climat d’attente suspendue. Thème qui m’obsède depuis ce matin. Aussi, l’idée simple que j’aimerais m’enfoncer et disparaître dans cette atmosphère ouatée. »
La nature inspire quelques-uns des plus beaux passages du livre et certains des aveux les plus bouleversants – « J’aimerais devenir l’épistolier du vent qui se confie aux arbres. » Un idéal qui le rattache à tous les poètes auxquels a échu « la tâche de témoigner de l’invisible », pour reprendre les mots de Philippe Delaveau. Au-dessus de l’agitation intérieure, des soudaines embardées d’une disposition à l’autre, de l’alternance des envolées et des retombées, flotte en permanence l’idée de la mort, rendue toujours plus pressante en ces années 2021-2022 par la progression d’une grave maladie. L’échéance se rapproche, et avec elle, dit l’auteur, « la cohorte de ceux que j’aimerais tant bientôt rejoindre dans cette paix inimaginable qui m’attire et m’effraie ».
Nul ne connaît le jour ni l’heure, mais Jacques Robinet savait le lieu, un service de soins palliatifs où il serait hospitalisé le moment venu. Il fut décidé qu’une rencontre prolongerait notre correspondance. Et je découvris donc son royaume enchanté, l’église dressée au milieu du jardin telle une vigie dont la vue porte au-delà des siècles, le bureau où ce guetteur de tous les infinis embarquait chaque matin pour de longs périples immobiles – « Je vais de l’un à l’autre, le désir de m’évanouir, celui de me retrouver. Plus claire que jamais, la nécessité d’accorder le vide et le plein, sans s’effrayer des tensions que cela suppose. »
Je fis la connaissance de Renaud, compagnon de longue date. De notre conversation, je retiens la confidence que le maître des lieux avait toujours ressenti qu’une présence l’accompagnait, le protégeait. De l’autre côté de la vitre, les arbres balançaient doucement leurs branches en signe d’acquiescement. S’il ne fut pas plus précis, j’en trouve ici l’explication : « Ne rien dire sur Dieu dont j’ignore tout. Cependant, c’est à Lui que je confie ces grands remous d’âme inapaisés qui viennent me surprendre quand je ne les attends pas. »
La mort en ce jardin
Le ciel s’était éclairci, la belle lumière du Loiret nous accueillit tandis que nous faisions le tour de la propriété. Jacques me désigna le pied du mur où seraient répandues ses cendres. La mort en ce jardin. Pour l’heure, pas encore la dernière, il fermait les yeux et tournait son visage vers le soleil. Il me semble revivre cette scène en lisant ce qui suit : « En attendant de mourir, je savoure chaque instant de cette vie incompréhensible – le plus souvent insupportable – qui m’a été donnée sans que j’en sache la raison profonde. »
Nous avions parlé des tableaux religieux accrochés au mur de son bureau, aussi lui adressai-je quelques jours plus tard un album consacré aux icônes bulgares, me réservant de dénicher ultérieurement un ouvrage plus spécialisé sur l’école de Tryavna. Quelque temps passa, des messages vocaux dictés d’une voix toujours plus affaiblie me parvenaient depuis le lit d’hôpital où Jacques passait ses derniers jours.
Je vins à son chevet un samedi matin, bouleversé par le spectacle d’un homme plongé dans l’ultime inconscience, déjà saisi par le trépas. J’avais apporté un jeu de reproductions d’icônes de l’école de Tryavna, Renaud en plaça une entre les mains de son ami. C’est la dernière vision que j’emportai de Jacques Robinet, décédé en début d’après-midi ce même jour. Sur une table était placé le manuscrit de La Nuit des sources. Où je lis aujourd’hui : « Condamné à vivre dans le doute, j’espère que j’accueillerai ma fin comme un enfant ouvre les yeux sur un ciel étoilé. »
La Nuit des sources, Jacques Robinet, Éditions de la Coopérative, 240 pages, 22 euros.
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