Kafka et Ubu se sont accouplés, l’enfant assez moche s’appelle ZFE : zone de forte exclusion, dit désormais la rue française. Et au rythme où l’État olympien, occupé à des choses sérieuses, ne réagit pas – ou de manière catastrophique –, tout cela va d’évidence nous foutre la révolution. La vraie, celle qui naît quand les médias dits « de surface » ne parlent pas – ou en passant – d’une grande affaire qui désespère et bafoue des dizaines de millions de citoyens, inentendus, gentiment ignorés.
Des gens de qui Paris, manifestement, se fiche, puisque ce sont des gueux. Des manants qui ont le mauvais goût de ne pas pouvoir jeter leur bagnole contre une R5 électrique à 34 450 euros, prime écolo déduite (tarif affiché en vitrine en bas de chez moi) pour… aller travailler, se faire soigner, suivre une formation ou rendre visite à leurs petits-enfants. Salauds de pauvres ! M’enfin, pourquoi s’obstinent-ils à vivre ? La vérité est là, abrupte : quand on trie les voitures, on se met à trier les humains.
Des vignettes pour l’enfer
À bas bruit s’est mise en place la plus grande loi de ségrégation sociale anti-pauvres, anti-classes moyennes, anti-jeunes, anti-chômeurs, anti-malades, anti-vieux de notre histoire. L’idée guillerette naît d’abord dans le cerveau avisé de François Hollande qui, sous influence écolo-barbue d’aspect inoffensif, imagine les vignettes classifiantes qui vont permettre ensuite de créer l’enfer.
Dorénavant, le citoyen devient un « classe quelque chose » : classe 1 ou 2, vous êtes décent, ami des phoques ; 3 ou 4, vous devenez un manant suspect, et au-dessus, vous êtes un ennemi du peuple, l’adversaire personnel de la planète. En 2019, notre Premier ministre Édouard Philippe fait voter la loi d’orientation des mobilités (LOM). On invente les ZFE en application d’un sympathique délire européen. Une autre loi suivra (rassurez-vous, tous les partis techno-étatistes de l’époque – tous ceux qui pèsent – sont mouillés là-dedans, suivant l’enthousiasme punitif d’Emmanuel Macron). Le Covid nous a tourneboulés, on pense tous à autre chose.
Un tiers de la nation mis au ban
Arrive le 1er janvier 2025, début de la vraie démence : pour circuler dans les ZFE, il est désormais indispensable d’avoir une vignette Crit’Air 0, 1 ou 2. En clair, douze millions de véhicules sont désormais interdits d’accès aux grandes villes. Comme l’être humain à tendance à s’aimer et à faire des petits, l’exclusion sociale touche désormais entre 22 et 26 millions de citoyens devenus des sous-citoyens. Un tiers de la nation ! Des bannis n’ont pas les moyens de changer de voiture. En vrai, ils ne disposent pas de transports en commun accessibles pour pénétrer dans les ZFE dans des délais normaux. 40 % du peuple vit dans la ruralité où il y a très peu de bouches de métro. Tout le monde s’en fiche, ils s’adapteront bien puisque ce sont des gueux.
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Quand les radars puniront les gueux en envoyant une pluie de PV, il y aura une révolution. Une vraie
Au nom du Bien (spécialité écolo) et de la Raison (spécialité techno), on a soudain le droit « moral » de les bannir. D’attenter à leur dignité. Et puis c’est la loi, ce délire qui, en l’espèce, se fiche de la République. Jadis, la République était censée inclure tout le monde. Terminé. On est tous écologistes pro-planète, personne ne veut attenter à la Vie, mais personne n’avait compris qu’il faudrait en passer par la ségrégation, le tri légal des humains.
Le gueux est assigné à résidence puisque, détail savoureux ou sadique, les ZFE incluent les rocades et autoroutes à côté des grandes villes. Le gueux vivra donc chez lui, dans l’anxiété, avec sa voiture clandestine puisque nul ne sait jamais quand on pénètre dans une ZFE. Suspect dans son pays. La mairie de Paris, créative en matière d’humiliation, a même inventé le Pass-gueux puisque, 24 fois par an, le miteux a le droit de solliciter à l’avance – il ne faut plus qu’il soit trop spontané – le droit de s’infiltrer pendant vingt-quatre heures à l’intérieur de l’A86, en Boboland. L’idée est reprise partout, de sorte que si le manant du Nord à l’idée de rendre visite à sa mamie à Nice, il doit docilement solliciter un nombre incalculable de Pass-gueux. La mise sous statut d’autorisation de déplacement du petit peuple est en place.
Alors, un hashtag puissant fédère la révolte, #gueux, car le pays s’est spontanément reconnu dans ce vieux mot chargé de mépris. L’énorme masse des maires français la soutient bien évidemment. Les gueux sont présents dans les conseils municipaux. David Lisnard, le président de l’Association des maires de France, a d’emblée apporté son soutien républicain à cette cause antidélire. Il est clair qu’à l’instant où les radars lisant les plaques d’immatriculation seront branchés pour punir les gueux en envoyant une pluie de PV, il y aura une révolution. Une vraie.
Le chanteur Daniel Guichard a chaleureusement suggéré qu’on marche tous en tournant autour des mairies les samedis entre 10 heures et midi, afin de dire paisiblement qu’on existe. Sans pancartes ni slogans, en se parlant entre citoyens, les mains dans les poches. L’opération lente, républicaine est lancée, avec le soutien de plus en plus de maires : #CaVaMarcher !
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