Cheveux blonds tirés en chignon, veste de tailleur impeccable, pochette bleue et chemise blanche, Alice Weidel exulte. Et pour cause : son parti vient d’atteindre un score historique ce dimanche 22 février. Avec 20,8 % des voix aux élections fédérales, l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) double son résultat de 2021 et pulvérise son précédent record de 12,6 % en 2017. « C’est un résultat grandiose, le meilleur que l’AfD ait jamais obtenu », s’enthousiasme la leader du parti.
Sur scène, à Berlin, Alice Weidel esquisse déjà les grandes lignes de sa stratégie politique. « Friedrich Merz doit décider s’il veut tromper ses électeurs, ou s’il veut enfin faire de la politique au service de notre pays. S’il choisit de faire alliance avec la gauche, nous dépasserons la CDU dans les années à venir », assène-t-elle. L’objectif est clair : fragiliser la probable coalition du chef des conservateurs avec les sociaux-démocrates du SPD et poser ses pions en vue des élections fédérales de 2029.
L’AfD en embuscade
« Si le prochain gouvernement n’arrive pas à enrayer les problèmes migratoires et économiques, l’AfD a effectivement ses chances pour le prochain scrutin », assure Jeannette Süẞ, chercheuse au comité d’études des relations franco-allemandes à l’Institut français des relations internationales (Ifri). « Il pourrait monter à 30 ou 35 % et se ranger parmi les partis de rassemblement », ajoute-t-elle. Ainsi, former une coalition sans l’AfD serait presque mission impossible. À moins d’une gymnastique idéologique allant des conservateurs à la gauche radicale.
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Si le futur chef de gouvernement Friedrich Merz a juré qu’il ne formerait pas de coalition avec Alice Weidel, une première digue est déjà tombée le 29 janvier dernier. Au Bundestag, l’AfD a joint ses voix à la CDU pour faire adopter une motion contre l’immigration. Le fameux « cordon sanitaire » a alors été rompu. De quoi provoquer une vague de manifestations dans tout le pays. En outre, pour rendre désirable aux yeux des conservateurs une coalition avec l’AfD, Alice Weidel « devra normaliser son parti et encore l’implanter dans le paysage politique », avance Jeannette Süẞ.
« Alice Weidel arrive à équilibrer les deux ailes de son parti »
Pour la spécialiste de la vie politique outre-Rhin, la députée a le bon profil pour atteindre ce but : « Alice Weidel arrive à équilibrer les deux ailes de son parti. Celle plus modérée, provenant des milieux économiques et bourgeois de l’Allemagne de l’Ouest. Et celle des plus radicaux, qu’elle a intégrée au sein du mouvement. » Alice Weidel vient davantage de la première. Elle a grandi dans un milieu aisé de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Spécialiste de l’Asie, elle a passé six ans en Chine et a consacré sa thèse universitaire à l’avenir du système de retraites de l’empire du Milieu. Elle a ensuite fait carrière dans la finance, à Goldman Sachs et Allianz, avant de se lancer en politique. D’abord membre du Parti libéral-démocrate (FDP), l’économiste rejoint l’AfD dès sa création en 2013.
Députée fédérale depuis 2017, Alice Weidel prend ensuite la tête du parti en 2022, en duo avec Tino Chrupalla. « Sa réussite est d’être parvenue à agréger les différentes composantes de droite derrière elle », affirme Jeannette Süẞ. « En tant que lesbienne en couple avec une femme suisse d’origine sri-lankaise, ce qui peut aller à l’encontre de l’Allemagne traditionnelle défendue par l’AfD, elle a aussi su attirer un électorat plus progressiste », poursuit la chercheuse à l’Ifri.
Pour recueillir d’autres voix, celle qui est aussi mère de deux enfants devra surtout regarder à l’Ouest. L’implantation de l’AfD dans les Länder de l’Est s’est une nouvelle fois confirmée ce dimanche. Le parti y a atteint 36,2 %, contre 18 % à l’Ouest. De quoi illustrer la persistance d’une frontière entre l’ex-RDA et l’ex-RFA. Toutefois, Jeannette Süẞ note que l’AfD « amorce une ascension à l’Ouest », notamment « dans certains bastions de la CDU, comme en Bavière ».
Mais avant de partir à l’assaut de l’Allemagne de l’Ouest, elle devra encore normaliser son parti au Bundestag. Passé de 83 à 152 élus, l’AfD y jouera un rôle non négligeable. « Pour le moment, la stratégie consiste à demander aux autres partis l’attribution de certains postes clés, comme la vice-présidence du Bundestag. Ce qui rappelle les récents débats houleux en France, où le Rassemblement national a été privé des postes phares à l’Assemblée nationale, malgré son nombre de députés important », indique la politologue. En substance, avec un quart des élus, « l’AfD pèsera sur le débat public ».
Immigration, économie…
Les parlementaires pourront alors marteler leurs mesures phares : l’expulsion obligatoire des étrangers ayant commis des infractions pénales et l’externalisation du processus d’asile pour l’immigration, tout en assumant désormais la notion de « remigration ». Elle avait suscité une controverse en janvier 2024 quand plusieurs membres de l’AfD avaient assisté à une réunion à ce sujet. Sur l’économie, le parti planche pour la réduction massive des impôts, ainsi que la suppression des droits de succession et de la taxe foncière. En revanche, contrairement au SPD, il ne remet pas en question le principe de « Schuldenbremse », ce règlement constitutionnel qui prévoit qu’aucune recette ne puisse venir de crédits.
En dehors du travail parlementaire, d’autres sujets sont primordiaux pour Alice Weidel, comme le renforcement des partenariats à l’étranger. Elle a récemment rompu son isolement au niveau européen en s’affichant à Budapest, le 12 février dernier, avec le Premier ministre Hongrois Viktor Orbán. Il s’est d’ailleurs réjoui de son score ce dimanche. « Les Allemands ont voté massivement pour le changement. Je tiens à féliciter Alice Weidel pour avoir doublé la part des voix de l’AfD. Bonne chance et que Dieu bénisse l’Allemagne », a-t-il écrit sur X.
Mais son plus grand coup vient d’outre-Atlantique. La quadragénaire a convaincu les équipes de Donald Trump de lui apporter leur soutien pendant la campagne législative. Lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, mi-février, le vice-président américain J.D. Vance a profité de son passage pour hisser Alice Weidel au rang d’interlocutrice naturelle. Il lui a accordé un entretien d’une trentaine de minutes, alors qu’il n’a pas rencontré le désormais ex-chancelier Olaf Scholz. De son côté, Elon Musk a multiplié les gestes d’amitié à son endroit, apparaissant par vidéo interposée à l’occasion de ses meetings. Alice Weidel « a une partenaire du même sexe originaire du Sri Lanka. Est-ce que ça vous fait penser à Hitler. Allons », a t-il notamment défendu dans une tribune au quotidien Die Welt, fin décembre.
Parce que l’un des principaux freins d’Alice Weidel et de son parti reste la radicalité de certains de ses membres, dans un pays encore traumatisé par sa propre histoire. Comme Maximilian Krah, ancienne tête de liste aux élections européennes de 2024 – avant d’en être écarté pour avoir minimisé les crimes des SS – qui vient de se faire élire aux Bundestag sous les couleurs bleues de l’AfD. Ou encore Björn Höcke, condamné pour avoir utilisé un slogan nazi. « Alice Weidel n’a pas fait ce travail de purge comme Marine Le Pen au Rassemblement national », explique Jeannette Süẞ, spécialiste de la vie politique en Allemagne. Devra-t-elle en passer par là pour atteindre la chancellerie en 2029 ?
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