Sous le pont Mirabeau coule la Seine et beaucoup plus d’encre qu’il n’y paraît. Car les fulgurances d’Apollinaire (« À la fin tu es las de ce monde ancien », lancé comme une fusée en ouverture de Zone) occultent parfois une œuvre de vaste dimension et un auteur qui excella dans des genres très variés. Aussi la collection « Bouquins » a-t-elle eu la bonne idée de donner à lire en un fort volume non seulement les deux recueils parus du vivant de l’écrivain (Alcools et Calligrammes), mais aussi quantité de textes publiés à titre posthume.
Comme ce poème envoyé en 1915 du front de Champagne où l’inventeur du mot « surréalisme », quoique de nationalité étrangère, se battait sous l’uniforme français : « Je te le dis André Billy que cette guerre/C’est Obus-Roi/Beaucoup plus tragique qu’Ubu mais qui n’est guère/Billy crois-moi/Moins burlesque, ô mon vieux, crois-moi c’est très comique/Les Emmerdés/Voilà le nom des vrais poilus quelle colique !/Sont-ils vidés/Ces pauvres cieux chieurs d’obus et d’autres choses ?/Le féminin nous manque un peu/Des chairs des chairs mais des chairs roses… »
Un goût pour la littérature érotique
Parmi les textes en prose figure bien sûr Les Onze Mille Verges, roman érotique et frénétique qui ne connut d’autre diffusion que sous le manteau jusqu’au début des années 1970. Le lecteur en a depuis vu bien d’autres, mais le texte étonne encore par son tranquille mépris du scandale, alors même que l’auteur avait déposé une demande de naturalisation – la sexualité débridée de Mony Vibescu, le personnage principal, ne plaidait guère en faveur des bonnes mœurs de son créateur.
Le texte étonne encore par son tranquille mépris du scandale
Et puisque le théâtre ne saurait manquer au sommaire, on y trouvera Les Mamelles de Tirésias, dont Didier Alexandre et Michel Murat racontent la première, donnée le 24 juin 1917 : « Manifestation d’avant-garde, la représentation fut un événement qui regroupa les artistes d’avant-garde, les amateurs qui les accompagnent, la critique d’humeur plus ou moins bien intentionnée, en une période où les journaux de droite et de gauche faisaient chorus dans la condamnation du cubisme tenu pour un art décadent, quand il n’était pas qualifié d’“art boche”. »
Il est ici question d’un temps que les moins de 100 ans n’ont pas pu connaître, quand les adjectifs « subversif » et « dérangeant » n’avaient pas encore été galvaudés au point de perdre toute valeur – ce que Léon Bloy nommait « l’abolition du sens des mots ».
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Écrivain mais aussi critique d’art
Aussi passionnant, mais moins connu, le critique d’art. Paru dans L’Intransigeant le 18 mars 1910, Prenez garde à la peinture ! couvre par exemple les 6 000 tableaux exposés lors du 26e Salon des Artistes indépendants. Apollinaire s’oriente avec aisance parmi cette profusion, sépare le bon grain de l’ivraie picturale, témoigne de « la déroute de l’impressionnisme », célèbre Matisse contre les critiques de son propre journal et d’ailleurs l’ensemble de la presse, décoche quelques flèches au curare : « Les tableaux de M. van Dongen sont l’expression de ce que les bourgeois souffrant d’entérite appellent aujourd’hui de l’audace » ou « Rouault expose des tableaux sinistres. Ces caricatures effrayantes des œuvres de Gustave Moreau font vraiment peine à voir. »
Et quelle émotion de voir célébrés dans la pleine lumière de leur actualité le Douanier Rousseau, Signac ou Bonnard. Le poète ne se tient jamais loin du critique, qui en appelle à André Chénier pour évoquer Maurice Denis. Et relate en ouverture de sa chronique une histoire à laisser rêveur tout contemporain. Se croyant pleine d’esprit, la mère d’un lycéen tenta de faire lever la punition infligée par son professeur d’anglais, nul autre que Stéphane Mallarmé.
Le poète ne se tient jamais loin du critique
Si son rejeton était collé, fit-elle valoir, il ne pourrait aller admirer une exposition de Manet devant laquelle on se bousculait – plaidoyer ironique puisque ce peintre était moqué de toute part. Mallarmé doubla la punition. Apollinaire, la beauté de toutes nos douleurs ou le vif souvenir d’un temps où la poésie était partout chez elle en France, des tranchées jusqu’à l’Éducation nationale.
La Beauté de toutes nos douleurs. Poésie, récits, critique, théâtre, Guillaume Apollinaire, Bouquins, 1824 pages, 38 euros.
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