Marc Ladreit de Lacharrière, président de Fimalac, a signé mardi, en présence de la ministre de la Culture Rachida Dati, de la présidente du musée du Louvre Laurence des Cars et du président du musée du Quai Branly Emmanuel Kasarhérou, la convention destinée à financer le réaménagement du pavillon des Sessions, désormais galerie des Cinq Continents.
LE JDD. D’où vient votre passion pour le Louvre ?
Marc Ladreit de Lacharrière. J’aime la citation du dessinateur Joann Sfar : « Si Dieu existe, je suis certain qu’il passe beaucoup de temps au Louvre. » J’entretiens une sorte de lien charnel avec ce musée. Je le fréquente depuis mon enfance, j’y ai commencé dès mon plus jeune âge mon apprentissage culturel. Grâce à ma mère. Quand elle a été atteinte de la tuberculose, j’avais 10 ou 11 ans, elle m’envoyait du sanatorium des cartes postales en me recommandant d’aller voir tel ou tel tableau. Que j’ai toujours conservées, notamment Le Fifre (1866) d’Édouard Manet, aujourd’hui au musée d’Orsay.
Le pavillon des Sessions conserve une collection de merveilles d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques. Est-ce la raison pour laquelle vous vous y intéressez, vous le grand mécène du musée du Quai Branly ?
Les œuvres exposées sont exclusivement issues des arts premiers. Jacques Chirac en a eu l’initiative. Il considérait à juste titre que la vocation universelle du Louvre impliquait aussi la présence de trésors provenant de civilisations non occidentales. Le Quai Branly, dont il a été l’instigateur, est mon second musée de cœur ! Je lui apporte un soutien indéfectible et lui ai donné une partie de ma collection. La fréquentation de ces pièces m’a permis de couper mon corset mental d’Occidental biberonné au classicisme, et surtout de déstructurer mes émotions artistiques.
La suite après cette publicité
J’ai eu la chance d’être son ami, nous avions un jardin secret, les arts premiers. Il fut l’un de mes « éveilleurs », il m’a transmis sa passion. Me revient en mémoire, face au feu de la cheminée de la mairie de Paris, l’émerveillement qui était le mien à l’écouter me parler, avec autant d’émotion et de savoir, de ces œuvres avec lesquelles il aimait dialoguer.
En quoi consistera la nouvelle présentation du pavillon des Sessions ?
Le Louvre, par un geste d’une grande force, a l’intention d’offrir au public une muséographie d’une ambition inédite, en faisant cohabiter dans un même espace, comme au sein du musée du Louvre Abu Dhabi, des œuvres de civilisations et de cultures différentes. En plus des collections actuelles seront offertes aux visiteurs une cinquantaine de pièces émanant des autres départements du Louvre. Je n’oublie pas le rôle qui fut le mien lorsque le président Jacques Chirac m’a demandé d’être la cheville ouvrière du musée du Louvre Abu Dhabi, dès l’origine jusqu’à son inauguration dix ans après. Nous avons dû affronter là aussi le chœur des pleureuses, une spécialité française, qui voulait s’opposer à l’ouverture du Louvre à l’international. Grâce à Henri Loyrette et à Jean-Luc Martinez, que j’ai eu l’honneur d’accompagner, l’ouverture du Louvre Abu Dhabi est l’une des plus éclatantes réussites de notre savoir-faire. Et ce n’est pas un hasard si le projet est dû à Laurence des Cars, qui est à l’origine de ses collections.
Il est également prévu une réorganisation complète des lieux…
Le projet s’inscrit parfaitement dans la continuité des engagements que je mène en faveur du Louvre et qui ont permis de réaliser des acquisitions, de soutenir des expositions, de favoriser des restaurations, d’aménager de nouveaux espaces comme la salle du Manège. Il était donc tout à fait naturel que ma fondation prenne en charge le financement de la totalité du projet, qui ne coûtera donc rien au Louvre, ni d’ailleurs au citoyen, car aucune déduction fiscale n’aura lieu.
Comment a débuté votre partenariat avec le Louvre en 1995 ?
Pierre Rosenberg, l’homme à l’écharpe rouge, m’a mis le pied à l’étrier. J’ai souhaité m’engager durablement auprès du département des antiquités grecques, étrusques et romaines, car les racines de notre civilisation sont là. De plus, j’adore l’art statuaire, m’entourer de sculptures qui m’accompagnent à la maison ou dans mon travail quotidien. Avec elles, je ne me sens jamais seul. J’ai un attachement viscéral et tactile à la pierre ou au bois brut, à ses rugosités et ses formes. J’aime ce contact premier qu’est l’effleurement de la main, en communion avec ceux qui ont créé ces objets. Une rencontre toujours magique quand il s’agit de mes protégés du Louvre, le Gladiateur Borghèse et la Vénus Genitrix, et bien sûr ceux du Quai Branly.
Quelle a été votre première restauration ?
Avec Alain Pasquier, chef du département, nous avons commencé par celle du Gladiateur Borghèse. Au départ, que des critiques ! Certains conservateurs étaient opposés à l’idée de faire financer des restaurations par des mécènes. Sans oublier quelques censeurs médiatiques qui ont prétexté que cela allait causer des dommages irréparables. Le Gladiateur Borghèse etla Victoire de Samothrace sont là pour témoigner que les prédictions des oiseaux de mauvais augure n’étaient proférées que pour des raisons passéistes, voire idéologiques.
Le plus important à vos yeux, est-ce le dialogue des cultures ?
Être un acteur de cette ambition fait partie du combat qui est le mien depuis que j’ai créé Fimalac : lutter contre les discriminations, favoriser les valeurs d’intégration et de compréhension. Ce projet n’est-il pas la meilleure méthode pour nous permettre de franchir les barrières mentales vis-à-vis des autres ? De faire reculer les replis identitaires, les risques d’intolérance mutuelle ? Au cœur de mes engagements, j’ai placé très haut la culture : le véritable ciment de notre société, le fondement du « vivre-ensemble », un facteur d’épanouissement et de confiance en soi. Malheureusement, cette nourriture essentielle n’est pas accessible à tous.
Avec ma fille Éléonore, qui préside la Fondation Culture & Diversité, nous nous sommes mobilisés depuis près de vingt ans pour en ouvrir l’accès aux jeunes issus des milieux modestes. Près de 60 000 d’entre eux ont déjà bénéficié de ces programmes, et plus de 3 000 ont pu, bien au-delà de nos espérances, réaliser leur rêve : faire de la culture leur métier.
« La France doit conserver sa place de modèle culturel »
Vous serez donc le premier partenaire de la renaissance du Louvre ?
Je le pense, car l’inauguration est prévue pour novembre 2025. Je ne voudrais pas cacher mon enthousiasme d’être le premier à apporter ma pierre, certes modeste, au très ambitieux programme de Laurence des Cars annoncé le mois dernier par Emmanuel Macron et Rachida Dati.
Comment percevez-vous le désengagement financier de l’État dans ce domaine ?
Nous sommes loin du 1 % du budget de l’État qui devait, d’après André Malraux, être consacré à la culture. La culture doit continuer à occuper une place centrale dans un projet politique, tant au niveau national que local. Il y a, semble-t-il – et voilà un fait nouveau –, une certaine prise de distance de la parole publique vis-à-vis de la culture et de ses valeurs. Restons vigilants, la France doit conserver sa place de modèle culturel. Le soft power est le marqueur de la place d’un pays dans l’échiquier mondial, son pouvoir d’attraction. Des scientifiques américains, affolés par la politique de Trump, n’ont-ils pas décidé de venir en France en partie pour ces raisons ? Et l’Arabie saoudite aussi l’a bien compris, en envisageant notamment de construire des dizaines de musées.
Source : Lire Plus