C’est le livre le plus fou du moment. Comme de juste signé Yann Moix – déjà auteur de Naissance (prix Renaudot 2013), roman défini par lui-même comme une digression de 1 200 pages. Une histoire du XXe siècle narrée en alexandrins par un homme et sa compagne depuis les profondeurs sous-marines. Où ils croisent parmi les poissons toutes les grandes figures de l’ancien monde, revivent la guerre 1914-18, l’assassinat de Kennedy ou l’enlèvement du baron Empain. Et comme si tant d’originalité ne suffisait pas, les rimes d’Apnée reprennent en sens inverse celles de La Doublure, premier livre du méconnu Raymond Roussel.
Le JDD. Pourquoi placer Apnée sous le signe de Raymond Roussel, et singulièrement de son premier livre ?
Yann Moix. La Doublure a ceci de fascinant que les alexandrins peuvent s’y lire à la manière d’un poème ou d’un roman. On ne parle plus du tout de Roussel aujourd’hui, il a pourtant inventé des choses incroyables ainsi qu’il l’explique dans Comment j’ai écrit certains de mes livres.
Pour ma part, je procède de la manière suivante : je prends un volume au hasard dans ma bibliothèque et je fais en sorte – qu’il s’agisse de La Montagne magique ou de L’Étranger – que mon nouveau livre comporte le même nombre de signes, de chapitres et de paragraphes. En définitive, personne n’y voit que du feu, puisque le livre obtenu n’a aucun autre rapport avec le livre de départ. Avec Apnée, c’est la première fois que je rends publiques les contraintes de mon écriture.
Quelle place la poésie occupe-t-elle dans votre vie ?
La suite après cette publicité
Fondamentale. Tous les écrivains que j’aime sont des poètes. Cela vaut pour les philosophes. Je suis grand lecteur de Heidegger, qui n’est pas un philosophe au sens strict ; il était d’ailleurs très intéressé par Hölderlin. Giono est pour moi un pur poète, Ponge aussi. La poésie, ce n’est pas forcément quelque chose de joli qui ne veut pas dire grand-chose. La poésie consiste à faire advenir ce qui n’existait pas avant soi. En ce sens, Sartre n’est pas un poète, contrairement à Céline. Les deux sont de grands écrivains, mais le second trouve des raccourcis, pas le premier. Un poète, c’est quelqu’un qui est seul à pouvoir dire ce qu’il dit et qui s’étonne néanmoins que ça vienne de lui. Je suis sûr que Céline se trouvait « dépaysé » devant ce qu’il venait de créer. Pas Sartre.
« Texte résolument moderne », dit la quatrième de couverture. Votre livre reprend pourtant des formes littéraires parmi les plus anciennes : l’épopée en vers, l’alexandrin…
On n’a rien trouvé de mieux que la langue classique pour exprimer les choses les plus modernes. J’ai moi-même écrit des romans expérimentaux – vous les avez d’ailleurs démolis sur différents plateaux de télévision. Et j’en suis arrivé à la conclusion que rien n’était plus vieillot que l’écriture expérimentale, que l’avant-garde. Ça ne tient pas la route, c’est une impasse. J’ai enfin compris que seule une langue ultra-classique permet de dire les temps qui vont. Ce que je fais dans le chapitre intitulé « Mille raisons de rester sous l’eau ». Révolutionner la langue n’est pas à la portée du premier venu : seul Céline l’a fait au XXe siècle, et personne encore au XXIe. Si tu n’en es pas capable, contente-toi d’être un bon artisan de l’écriture. La langue française est un outil de précision, il est beaucoup plus facile d’en faire n’importe quoi que de la respecter.
On songe aussi à d’autres textes très anciens. Le couple formé par le narrateur et Emmanuelle fait penser à Orphée et Eurydice pendant leur séjour aux enfers ou à Dante et Béatrice dans La Divine Comédie. Apnée est-il aussi une histoire d’amour ?
Dans la vie réelle, mon histoire s’est terminée avec Emmanuelle à l’endroit où commence le livre, sur l’île de Wight. J’ai fait demi-tour, suis revenu à Paris, je ne l’ai jamais revue. Mais je voulais qu’il en reste une trace. C’est la dimension autobiographique du livre : j’étais vraiment sous l’eau à l’époque.
On éprouve aussi, à vous lire, le plaisir que vous avez eu à explorer le monde sous-marin, à décrire et nommer cette faune étrange…
Chaque roman est pour moi prétexte à y inclure de nouveaux mots. Je faisais d’ailleurs la même chose dans mes dissertations à l’école, ce qui me valait d’être traité de cuistre. Pour écrire ce livre, j’ai consulté des encyclopédies du XIXe siècle. À l’époque, il y avait des types capables d’écrire vingt volumes juste sur la flore et la faune aquatiques – 120 pages sur la carpe ! Georges Perec s’était juré de faire un livre où figureraient au moins une fois tous les mots de tous les dictionnaires. La mort l’en a empêché – je rêve de relever le défi…
Les grandes tragédies du XXe siècle sont bien sûr présentes, les crimes du communisme, du nazisme, la Shoah. Tout un passé que l’on croyait révolu et qui revient aujourd’hui sous des formes similaires. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
On vient de voir fleurir des affiches à l’effigie de Cyril Hanouna et d’autres qui rappellent les années 1930 et l’exposition sur « Le Juif et la France » au palais Berlitz. Parallèlement, j’ai été épouvanté par l’audition de Dominique Besnehard devant la commission d’enquête parlementaire sur les violences sexuelles dans le cinéma, présidée par Sandrine Rousseau. On se serait cru de retour chez les Khmers rouges, devant un tribunal révolutionnaire qui exigeait qu’il fasse son autocritique. Il devait non seulement confesser ses fautes, mais les confesser dans le vocabulaire exigé par le tribunal. Un tribunal qui plus est composé d’incultes, de béotiens et de profanes. Tout cela respire la haine du talent, du génie, de la culture…
Sur la question plus spécifique de l’antisémitisme, vous consacrez un chapitre aux attentats commis en 1972 pendant les Jeux olympiques de Munich. Les terroristes palestiniens furent alors qualifiés de « résistants » par l’extrême gauche, tout comme la même extrême gauche qualifia du même nom les auteurs des pogroms du 7 octobre. Les siècles se succèdent, l’antisémitisme demeure ?
L’antisémitisme ne mute que dans ses visages. L’antisémitisme ne recommence pas, pour la bonne raison qu’il n’a jamais cessé. Il s’adapte aux modes. Il a été successivement religieux, racial, géopolitique ; il prend aujourd’hui la forme de l’antisionisme.
Chemin subaquatique faisant, il arrive au narrateur de se livrer. Après avoir énuméré plusieurs dizaines de raisons de rester sous l’eau tant le monde lui est un spectacle affreux, il conclut : « Je regrette l’autrefois,/Le jadis et l’hier, le passé et son poids./Le présent, saturé d’arrogance, me lasse. » Ne craignez-vous pas le procès en réaction ?
Je considère que le monde a basculé depuis l’invention d’Internet, je préférais le monde d’avant. Il était plus beau, d’abord parce qu’on en voyait moins la laideur. Et rien ne nous dit d’ailleurs que les réseaux sociaux n’ont pas aggravé les mauvais penchants de l’humanité.
L’écrivain a tous les droits mais il en paie désormais le prix
Un monde où on acceptait d’attendre avant d’obtenir satisfaction, un monde où, comme le disait Umberto Eco, les propos d’un ivrogne dans un bar n’avaient pas le même retentissement que ceux d’un professeur au Collège de France, me paraît un monde beaucoup plus vivable, beaucoup plus sain. Le réel n’est plus aujourd’hui qu’une option à égalité avec le virtuel. Quand autrefois, la dimension parallèle se nommait littérature ou cinéma. On a perdu la grandeur et gagné la petitesse.
D’autant que vous aggravez votre cas en consacrant l’un des plus impressionnants chapitres à Léon Bloy, le catholique furieux.
Léon Bloy est l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Un furieux, en effet. Dans son Journal, il accable d’injures un type qui a cessé de le soutenir financièrement, ce qui est beaucoup plus grave à ses yeux que de ne lui avoir jamais donné d’argent !
Je suis toujours plus convaincu que le catholicisme est une extraordinaire machine de guerre, les écrivains les plus profonds sont d’ailleurs de cette religion ou s’y intéressent : Chateaubriand, Bernanos, Bloy, Barbey d’Aurevilly, Claudel, Simone Weil – et même Guitry d’une certaine manière. C’est la religion qui a donné la plus grande place à la personne humaine, au corps, du moins à l’origine. La religion qui a eu l’intuition que le corps produit de la mystique. Jésus est un guérisseur, et la Passion, c’est la souffrance d’un corps.
Le narrateur dénonce un système où les livres pour enfants sont réécrits en version simplifiée, où règne par ailleurs la censure, où l’inculture gagne. Que devient l’écrivain authentique dans ce contexte ?
L’écrivain redevient ce qu’il était dans les siècles passés, au temps des lettres de cachet, à savoir un clandestin. La littérature redevient ce qu’elle était dans les siècles passés, à savoir un art élitiste. Il existe en France 30 véritables écrivains, et non pas 800 comme on essaie de nous le faire croire à chaque rentrée littéraire. Ceux qui acceptent d’avoir de gros problèmes en disant ce qu’ils pensent et sont persécutés à ce titre. L’écrivain a peut-être toujours tous les droits, mais il en paie désormais le prix. J’ai fait paraître Partouz en 2004, pas une ligne n’en serait publiable aujourd’hui. L’immunité autrefois accordée au nom de la France ou de la littérature n’est plus valable. Les écrivains vivent de nos jours dans une trouille bien pire que celle qu’inspire un dictateur.
Source : Lire Plus