Le JDD. Vous dénoncez, dans une ère post #Metoo, une atmosphère ambiante de méfiance, voire de délit vis-à-vis des hommes. Vous confessez même : « J’ai peur ». Pourquoi ?
Philippe Bilger. Vous devinez que j’ai voulu me mettre dans la peau d’un grand avocat qui craignait d’être ciblé tôt ou tard par Mediapart, spécialisé dans les mises en cause d’artistes ou de comédiens. Aujourd’hui, un certain nombre d’affaires ont défrayé la chronique impliquant des personnes célèbres, qui n’ont sûrement pas toujours eu un comportement exemplaire.
Ils s’inquiètent, se disant : « Est-ce que je vais faire l’objet d’une dénonciation pour des vulgarités qui datent de plusieurs années ? ». Je pense que cette volonté tout à fait légitime de la part de #Metoo de dénoncer des comportements indiscutablement transgressifs peut avoir créé aussi de la peur dans la mesure où l’on n’est pas sûr qu’une justice équitable en résulte toujours. Le fait qu’une femme dénonce quelque chose ne signifie pas forcément qu’elle dit la vérité.
Je voudrais qu’on revienne sur le plan judiciaire à quelque chose d’une administration de la preuve, normale, équitable comme dans toutes les autres affaires pénales. En revanche, s’il n’est plus possible de saisir la justice parce que la prescription est acquise, par exemple, et que le débat se déroule sur les réseaux sociaux, là, c’est encore plus dangereux pour la personne qui est mise en cause – qu’elle le soit justement ou non – parce que ou bien elle cherche à se défendre et on la déclare coupable, ou bien elle ne dit rien et elle est encore plus soupçonnée. C’est une machine infernale.
Dans votre livre vous réfutez la thèse générale, selon laquelle la femme serait très souvent l’agressée et l’homme l’agresseur. Que faites-vous des faits divers et des chiffres qui confirment plutôt cette thèse-là ?
La suite après cette publicité
Je ne discute pas que dans ce qu’a voulu dénoncer #Metoo. De fait, dans les rapports entre hommes et femmes, les femmes sont pratiquement tout le temps les plaignantes et parfois les victimes. Mais je veux que #Metoo demeure un mouvement qui se soucie de la preuve. Il me paraîtrait très dangereux que, parce qu’une femme a décidé de dénoncer des comportements d’un homme, que l’on considère qu’elle a forcément raison. Je voudrais sauver les preuves de la culpabilité et que ce mouvement ne soit pas fourni par des abus et des outrances et des injustices. Pour le reste, j’en loue l’esprit.
Ce n’est pas rien que, par exemple, que des rapports de pouvoir, de domination, notamment dans les univers professionnels, soient aujourd’hui battus en brèche parce que certains hommes qui abusaient de leur pouvoir, sont maintenant contraints à une défense, à une politesse, et à une dignité qu’ils n’avaient pas avant. Mais on ne peut pas tous mettre sur le même plan. Être grossier, vulgaire, et indécent, n’est pas la même chose qu’avoir un geste indélicat, qui n’est pas la même chose qu’une agression, ni qu’un viol. Il faut garder le sens de la hiérarchie.
Aujourd’hui les hommes et les femmes semblent dressés les uns contre les autres. Comment faire cesser cette guerre entre les sexes ?
Je ne suis pas naïf. Lorsqu’à l’issue du procès Pelicot, l’un des avocats généraux disait qu’il espérait que la condamnation permettrait au rapport des hommes avec les femmes d’être parfaitement tranquilles. Je sais bien que cela n’est pas aussi simple. Je suis pour une civilisation qui permette la politesse, la dignité humaine et le fait de respecter autrui, par une justice équitable et des réseaux sociaux qui ne mettent pas tous les deux l’humanité à feu et à sang.
MeTooMuch ?, Philippe Bilger, Héliopoles, 84 pages, 9,90 euros.
Source : Lire Plus