Le JDD. L’encyclopédie Wikipédia existe depuis 2001. En quoi sa création fut-elle une révolution ?
Victor Lefebvre. Wikipédia est une révolution dans la mesure où elle renverse totalement notre approche du savoir. Une encyclopédie dite « classique » repose sur un comité scientifique et des rédacteurs professionnels. L’ensemble forme une structure d’individus organisés, hiérarchisés et le plus souvent rémunérés.
Sur Wikipédia, c’est tout l’inverse. N’importe qui peut s’improviser encyclopédiste, à condition d’accepter le principe du bénévolat. Cela va même plus loin : un utilisateur de Wikipédia n’a même pas besoin de créer un compte pour ajouter ou supprimer une information qui figure sur tel ou tel article de l’encyclopédie en ligne. Le contrôle se fait donc a posteriori, c’est-à-dire après la publication – une hérésie totale pour les encyclopédistes du XVIIIe siècle. Et pourtant, cela fonctionne. Wikipédia, au fond, c’est l’inverse du marxisme : cela marche en pratique, mais pas en théorie.
Dans quelle mesure est-elle fiable ? Son fonctionnement collaboratif permet-il de parvenir à un consensus scientifique ?
En 2007, Wikipédia conclut la première phase de son développement, qui s’est accéléré de manière brutale à partir de 2004. À titre personnel, cette période correspond à mes années de collège. À cette époque, mes professeurs expliquaient – je ne pense pas être seul dans ce cas – que Wikipédia n’était pas un outil fiable car n’importe qui pouvait modifier une page en deux clics. La même année, en 2007 donc, l’écrivain Pierre Assouline signe un texte très sévère sur Wikipédia, qu’il accuse d’amateurisme et de manque de rigueur intellectuelle. Il y a donc une défiance très forte vis-à-vis de Wikipédia dans ses premières années d’existence, notamment de la part du monde intellectuel et universitaire. Aujourd’hui, je dirais que cette critique est datée, pour ne pas dire totalement caduque.
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Tout ce qui est à droite du Figaro est considéré comme une « source d’extrême droite »
En moyenne, une fausse information ou un acte de vandalisme commis sur Wikipédia reste en ligne moins d’une minute et trente secondes. Le fonctionnement collaboratif et l’utilisation massive de bots, ces robots automatisés qui détectent très rapidement les fausses informations et les tentatives de vandalisme, permettent donc d’atteindre une fiabilité relativement solide sur Wikipédia. Enfin, s’il n’y a jamais de consensus scientifique définitif sur Wikipédia, il peut y avoir un point d’équilibre, y compris sur des sujets très polémiques.
Vous expliquez néanmoins que les sources citées connaissent des biais idéologiques, comment se révèlent-ils ?
Si Wikipédia est très fiable sur les sujets purement scientifiques, c’est nettement moins vrai sur les pages liées à l’actualité récente. L’édifice de Wikipédia repose intégralement sur le principe des sources, plus précisément sur les sources dites « fiables ». Or, en matière de sources de presse, tout ne se vaut pas sur Wikipédia. Pour résumer, tout ce qui est à droite du Figaro est considéré comme une « source d’extrême droite », à laquelle il est déconseillé d’avoir recours. C’est écrit tel quel sur « L’Observatoire des sources », un index des sources censé servir de référence à n’importe quel contributeur de Wikipédia.
À l’autre bout du spectre, des sites militants et engagés à gauche (pour ne pas dire plus), tels que StreetPress, Acrimed ou encore Arrêt sur images sont quant à eux considérés comme des « sources secondaires fiables », sans que la communauté juge utile de souligner leur parti pris idéologique. Ma conclusion n’est pas de dire qu’il faudrait proscrire ces médias sur Wikipédia, mais il s’agit là d’un deux poids, deux mesures évident, qui remet en cause l’un des principes fondateurs de l’encyclopédie en ligne, à savoir la neutralité de point de vue.
Comment les groupes de pression agissent-ils au sein de l’encyclopédie ?
La création d’un groupe de pression revendiqué comme tel est théoriquement interdite sur Wikipédia. Mais dans les faits, les tentatives d’entrisme idéologique ou mercantile sont nombreuses.
Ces dernières années, il est arrivé que la légitimité de certains votes communautaires soit faussée par des pratiques dites de « rameutage » et de « faux nez ». Dans le premier cas, il s’agit pour un utilisateur de faire appel à son réseau (privé ou public) pour voter massivement dans un certain sens. Dans le second, il s’agit de multiplier les comptes pour créer autant d’avatars et gonfler artificiellement un vote.
Un mélange des genres qui interroge
Quel que soit le procédé, ces groupuscules tentent de transformer un projet fondamentalement universaliste en un outil de propagande au service de leur propre cause. J’ajoute que certains projets collaboratifs, qui sont à mon sens des groupes de pression en effet, sont généreusement subventionnés par Wikimédia France, le chapitre national de la Fondation Wikimédia, « maison-mère » de Wikipédia toutes versions confondues. Il y a un mélange des genres qui interroge.
Vous vous arrêtez sur l’exemple du conflit israélo-palestinien. Qu’illustre sa page Wikipédia ?
Depuis près de quinze ans, le conflit israélo-palestinien s’exporte en partie sur Wikipédia. Au début des années 2010, Naftali Bennett, à l’époque à la tête du mouvement nationaliste pro-colons Israel Sheli, imagine la création d’ateliers participatifs de réécriture des pages les plus controversées touchant à Israël ou au Proche-Orient sur Wikipédia. Mais il ne s’agit pas d’une initiative du gouvernement israélien, et ces formations n’ont pas été rééditées par la suite.
Depuis 2015, l’association Euro-Med Monitor, fondée par le Palestinien Ramy Abdu, propose des sessions de formation Wikipédia à ses militants en anglais, arabe et italien. Cette association est tout sauf neutre. Le 7 octobre 2023, son fondateur s’est félicité publiquement de l’attaque terroriste perpétrée par le Hamas et a partagé une publication niant le caractère sexuel des crimes commis par certains terroristes. Sur la version francophone de l’encyclopédie, un rapport très contesté d’Euro-Med a été utilisé comme source sur la page de l’eurodéputée LFI Rima Hassan pour affirmer que l’armée israélienne dressait des chiens pour violer des détenus palestiniens, ce qui n’est étayé par aucune preuve. Il y a de quoi s’inquiéter.
Pour sauver l’encyclopédie en ligne, faut-il revoir le fonctionnement de son « système immunitaire » ?
J’ai tendance à penser que les différents biais qui perturbent Wikipédia sont des problèmes conjoncturels et non structurels. L’encyclopédie en ligne fonctionne globalement bien, même si le manque de renouvellement de ses contributeurs et une certaine tendance à l’entre-soi communautaire sont des menaces qui la guettent à plus ou moins long terme. Pour autant, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de nuisance détenu par une poignée d’utilisateurs ouvertement militants sur la version française de Wikipédia. Si l’encyclopédie « libre » veut rester crédible, elle doit pouvoir renouer avec l’idéal humaniste et universaliste qui la fonde.

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