
« Entre 2016 et 2017, quand nous avons commencé à enquêter, le sujet était tabou. À tel point que nous pensions ne jamais y arriver. […] Quelques années plus tard, en 2024, nous sommes submergés de témoignages. » Nadège Hubert et Claude Ardid racontent un monde de recrutements, de traites d’êtres humains, de violences, de séquestrations… Des journalistes écrivent, des policiers alertent, certains magistrats ou avocats s’alarment, des associations préviennent, des particuliers s’activent pour tenter de stopper l’engrenage mortel de plus en plus puissant. On croirait revivre le lent réveil de la France sur l’ampleur et les conséquences dramatiques du narcotrafic.
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Un système d’esclavage
Mais cette fois-ci, le « produit » est le corps de toutes jeunes filles aux quatre coins de la France. D’ailleurs, un juge des enfants marseillais décrit « une forte porosité entre le stup, la prostitution et les armes ». Et les chiffres officiels rejoignent ce que tous décrivent comme un tsunami : actuellement, en France, plus de 20 000 mineures se livrent à la prostitution. Rien de marginal, ces dossiers ne relèvent pas du fait divers perdu ici ou là dans un tribunal : c’est le basculement d’une société qui peine à contraindre l’exploitation abominable de ses enfants. « La prostitution a toujours existé, mais pas à ce point, confirme la patronne du parquet des mineurs de Marseille. Le nombre, l’âge des jeunes filles, et des garçons aussi… »
L’âge, c’est 11, 12, 13, 14 ans… Comme cette petite de 14 ans qui raconte : « On faisait vingt clients à 50 euros par jour. Parfois, certains partaient car il y avait trop d’attente, il fallait aller le plus vite possible pour être tranquille. » Parce que s’ajoutent à l’horreur les menaces et la violence. Comment l’expliquer ? Sans doute le trafic est-il – encore – moins dangereux que celui du stup, même si certains craignent de voir apparaître rapidement les premiers règlements de comptes dans ce milieu. Il attire donc les trafiquants aux profils habituels… Sans doute les réseaux sociaux facilitent-ils l’échange, les rendez-vous, les photos et toutes ces ignobles transactions. Mais l’ouvrage décrit aussi en filigrane, au gré des témoignages, une société gangrenée par la consommation d’une pornographie sans limites.
En filigrane, une société gangrénée par la pornographie
« Ce sont des délires porno-masturbatoires appliqués à du vivant », résume Frédéric Boisard, de la Fondation Scelles, qui anime des stages contre l’achat de prestations sexuelles – mis en place après le vote de la loi de 2016 qui pénalise les clients. Cette pornographie qui entraîne la mésestime du corps, l’isolement, la dissociation du corps et de l’esprit, la violence, la marchandisation et la réification de la femme… et fait basculer des vies entières : celles de clients incapables de réaliser la gravité de leurs actes ; celles de proxénètes – parfois aussi jeunes que leurs victimes – sans limites ; et surtout celles de ces jeunes filles qui ne réalisent pas qu’elles sont les victimes d’un système d’esclavage monstrueux. « On note une augmentation des victimes-auteurs », illustre par exemple une juge des enfants. De jeunes victimes prostituées, qui deviennent à leur tour recruteuses ou proxénètes… capables d’une violence « parfois pire que les hommes ».
Des enfants issus de foyers
Les parcours se ressemblent : des vies brisées, des agressions sexuelles préalables, un rejet de l’entourage… Avant que ces jeunes filles tombent amoureuses, un jour, d’un « loverboy » qui leur promet la protection, les isolent et les exploitent. Et, même si des cas émergent dans tous les milieux sociaux, un point récurrent s’ajoute à ces descriptions macabres : les enfants les plus vulnérables se recrutent très souvent… dans les foyers de l’Aide sociale à l’enfance. Ces foyers dans lesquels on les avait placés pour assurer leur protection. Le réveil, brutal, relève de la responsabilité collective.
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À cœurs perdus, Nadège Hubert et Claude Ardid Mareuil, 382 pages, 21 euros
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