Deux heures. Deux longues heures d’un supplice chinois qui n’en finit plus. Marine Le Pen ne tient plus en place. Brusquement, elle se lève, droite, impériale, empoigne son sac et tourne le dos à ses juges. Elle quitte la salle d’audience du tribunal de Paris sans même attendre la peine qui va tomber. Derrière elle, dans un silence assourdissant, son entourage suit comme une escorte de fidèles désorientés : son directeur de cabinet Ambroise de Rancourt, son bras droit Renaud Labaye, ses amis Bruno Bilde et Catherine Griset. Jamais pourtant Marine Le Pen n’avait paru aussi seule. Terriblement seule, abandonnée à elle-même, condamnée déjà par l’histoire avant même la justice. Elle grimpe dans sa voiture, direction le siège du RN.
À cet instant précis, se souvient-elle de cette confidence murmurée par un ami africain : « Il y a des pays où le peuple n’a pas le droit de voter. Et d’autres où ce sont les candidats qu’on empêche de se présenter. » L’ombre de cette prophétie amère semble soudain écraser vingt ans de combat, d’efforts acharnés pour sortir son parti des marges, imposer ses idées, nettoyer à la sueur de son front le nom Le Pen. Vingt années anéanties par une décision judiciaire. Une seule décision suffit à briser son destin présidentiel. Quelques minutes après son départ fracassant, le couperet tombe : cinq ans d’inéligibilité immédiate. Cinq années, la condamnant à regarder de loin l’élection présidentielle de 2027. Un séisme.
Certes, l’inéligibilité de Marine Le Pen n’était plus un secret pour personne au RN, mais toute l’incertitude planait sur cette redoutable « exécution provisoire », celle qui rendait immédiatement applicable la peine, même en cas d’appel. Au fond, les cadres du parti espéraient encore, rassurés par les récentes réserves du Conseil constitutionnel. Les Sages avaient en effet mis en garde les juges, leur intimant d’« apprécier le caractère proportionné » d’une telle mesure pour veiller à la « préservation de la liberté de l’électeur ». Ils rappelaient aussi la nécessité absolue d’évaluer la personnalité et la situation particulière du condamné, conformément au principe sacré de l’individualisation des peines. Pourtant, à l’évidence, ces précautions constitutionnelles n’ont eu que bien peu de poids dans la décision des magistrats.
Un risque de récidive ?
Ces derniers sont allés plus loin, beaucoup plus loin, justifiant leur choix de priver Marine Le Pen de l’élection présidentielle par deux arguments particulièrement troubles. C’est précisément au moment où la présidente du tribunal exposait ces motifs que Marine Le Pen et ses proches ont choisi de quitter la salle, refusant d’écouter davantage.
Premier argument avancé : le risque de récidive. Les prévenus avaient osé contester pendant leur procès les infractions reprochées – exerçant ainsi leur droit fondamental à se défendre. Mais, aux yeux de la présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis, le simple fait que les prévenus aient contesté les faits suffisait à caractériser un risque de récidive. Peu importait que l’affaire remonte à un mandat clos depuis 2017, et que Marine Le Pen ne dirige plus ni le parti ni la délégation européenne.
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Second argument, tout aussi déroutant : le risque de troubles à l’ordre public. Autrement dit, permettre à Marine Le Pen de se présenter à la présidentielle en bénéficiant d’un appel suspensif représenterait une menace pour la stabilité publique. Pourtant, en la rendant inéligible, c’est précisément un immense trouble à l’ordre public que les juges risquent de provoquer. Aujourd’hui, un tiers des électeurs français se retrouvent privés de candidate.
Ce scénario du pire, François Bayrou l’avait anticipé, comme on pressent une onde de choc. Bien avant de s’installer à Matignon, il s’était publiquement inquiété des réquisitions contre Marine Le Pen, dénonçant une hypothèse « très dérangeante » : celle d’une inéligibilité immédiate frappant la double finaliste de la présidentielle. Lui-même blanchi en 2024 dans une affaire similaire en première instance, il n’avait cessé d’alerter sur le risque d’un séisme démocratique. Aujourd’hui, Premier ministre, il se mure dans le silence. « Aucun commentaire », dit-il. Mais dans les coulisses, son entourage confie au JDNews qu’il a été « troublé », voire « dérangé », à l’énoncé du jugement. Même Jean-Luc Mélenchon, adversaire juré de la chef du RN, est sorti de sa réserve : « La décision de destituer un élu devrait revenir au peuple », tonne-t-il sur les réseaux sociaux. C’est dire si ce verdict bouscule les certitudes, fracasse les lignes, et fait vaciller jusqu’aux piliers les plus solides du jeu politique.
« Ce n’est pas aux juges de décider pour qui le peuple doit voter »
Dans le reste de la classe politique, la décision provoque stupeur et colère. Éric Ciotti, allié du RN et chef de file de l’UDR, dénonce sans détour une « cabale judiciaire » destinée à « confisquer le destin démocratique du pays ». Sa colère est glaciale, presque implacable : « Ce n’est pas un simple dysfonctionnement, mais un véritable système qui écarte systématiquement tout candidat trop à droite capable de gagner, de François Fillon hier à Marine Le Pen aujourd’hui. » Non loin de là, Éric Zemmour renchérit violemment : « Ce n’est pas aux juges de décider pour qui le peuple doit voter. » Lui qui, dès 1997, publiait un livre prémonitoire au titre provocateur, Le Coup d’État des juges, semble désormais prophète de sa propre inquiétude.
Même Laurent Wauquiez, d’ordinaire mesuré, rompt le silence avec des mots lourds de sens. Il parle d’une « décision lourde et exceptionnelle », et assène : « Il n’est pas sain, dans une démocratie, qu’une élue majeure soit empêchée de se présenter. Les débats politiques doivent être tranchés dans les urnes. » Le ton est grave, presque solennel. François-Xavier Bellamy, eurodéputé LR à la parole rare mais millimétrée, proche de Bruno Retailleau, enfonce le clou : « Cette journée restera comme une date sombre dans l’histoire de la démocratie française. » Personne n’est dupe. Ce jugement n’est pas un simple fait judiciaire : il creuse une faille, brutale et possiblement irréversible, entre le peuple et ses institutions.
Si cette décision provoque un tel séisme, c’est parce qu’elle est en tous points historique. Historique, car pour la première fois depuis 1981, aucun Le Pen ne sera présent au départ d’une élection présidentielle. Historique, surtout, parce que ce jugement tombe au moment précis où Marine Le Pen semblait plus proche que jamais du pouvoir suprême. Quelques heures avant le verdict, le JDD publie un sondage fracassant, qui la place aux portes de l’Élysée, créditée d’un score inédit : 37 % d’intentions de vote dans le scénario le plus favorable, quinze points de plus qu’en 2022. Un tiers du pays, un tiers des électeurs derrière elle. Une vague politique sans précédent, coupée net par une décision judiciaire qui prive ainsi une partie considérable des Français de leur candidate.
Mais le problème ne s’arrête pas là. En réunissant les forces de la droite « nationale » – Le Pen, Zemmour, Dupont-Aignan –, le bloc frôle les 45 %, un seuil jamais atteint auparavant. La réserve électorale existe bel et bien : les voix attribuées à Laurent Wauquiez ou Bruno Retailleau, cette droite plus classique qui respire enfin, pourraient bien offrir au RN les voix décisives qui lui ont tant manqué. Aujourd’hui, en barrant brutalement la route à Marine Le Pen, les juges prennent le risque immense de laisser dans l’esprit de millions de Français le sentiment amer qu’on leur a volé leur élection. Le pays avait-il vraiment besoin de cela ?
Quelle légitimité pour le prochain président ?
Cette inéligibilité immédiate ouvre désormais une profonde crise politique, aux conséquences encore incalculables. Empêcher Marine Le Pen de concourir n’est pas simplement une sanction judiciaire, c’est un coup porté au cœur même de la démocratie française. Un précédent inquiétant, une blessure ouverte dans la confiance déjà fragile entre le peuple et les institutions. Aux yeux d’une large partie du pays, cette décision laisse planer le soupçon insupportable d’une justice instrumentalisée, d’une élection confisquée.
Personne ne s’y trompe : ce n’est pas une militante anonyme qu’on vient d’écarter brutalement, mais la favorite de la prochaine présidentielle. Avant de prendre une décision aussi lourde, les juges se sont-ils seulement posé ces questions essentielles ? Peut-on d’un trait de plume judiciaire éliminer la candidate la mieux placée pour l’Élysée ? Peut-on sérieusement interdire aux Français de choisir librement leur futur président ? Et quelle légitimité aura demain un président élu alors que Marine Le Pen aura été empêchée de se présenter ?
Il reste à Marine Le Pen d’infimes marges de manœuvre, d’étroites voies de recours
Il reste, certes, à Marine Le Pen d’infimes marges de manœuvre, d’étroites voies de recours pour tenter de se rétablir politiquement. Mais la route est semée d’obstacles, et le temps presse déjà. Premier espoir : obtenir une relaxe en appel. Certes, une exécution provisoire a été ordonnée, mais la Cour pourrait programmer exceptionnellement une audience rapide – même si l’agenda judiciaire, surchargé, laisse prévoir un délai de deux ans. Deuxième scénario, beaucoup moins probable : être condamnée en appel, mais sans maintien de l’exécution provisoire – une hypothèse quasi illusoire. Dernière possibilité : porter le dossier devant la Cour de cassation après une condamnation en appel, sans exécution immédiate, ce qui retarderait le caractère définitif de la peine. Une fenêtre extrêmement réduite. Autrement dit, le chemin vers l’Élysée est désormais plus étroit et improbable que jamais. La réalité politique s’impose déjà : Marine Le Pen ne devrait pas pouvoir participer à la présidentielle de 2027.
La conséquence politique immédiate de cette journée restera marquée d’une pierre noire : Marine Le Pen mise hors jeu, tous les regards se tournent désormais vers Jordan Bardella. Héritier désigné, dauphin consacré, celui qu’elle a soigneusement placé sous les projecteurs, rêvant secrètement de lui confier un jour les clés du parti, se retrouve soudain propulsé au cœur du cyclone. Brutalement. Préservé jusqu’ici des éclaboussures judiciaires, il devient mécaniquement l’unique maître à bord. « Candidat naturel » malgré lui, son ascension rêvée prend désormais les allures d’une marche forcée.
Jeune, lisse, rassembleur, parfaitement calibré pour les médias, Bardella coche toutes les cases du successeur idéal. Mais possède-t-il l’envergure nécessaire pour porter ce fardeau immense ? « Chaque jour qui passe, je me prépare à l’exercice du pouvoir », répète-t-il inlassablement, comme un mantra pour conjurer l’angoisse. Mais remplacer Marine Le Pen, cette guerrière politique qui a tout sacrifié pendant deux décennies pour atteindre le sommet, n’a rien d’un simple passage de témoin. « La politique est un sacerdoce. Les sacrifices qu’elle impose font qu’on ne s’appartient plus vraiment », dit-il encore, comme pour mieux dominer le vertige.
Depuis plusieurs mois déjà, Bardella multiplie les efforts pour gagner en épaisseur : un livre publié à grand bruit, succès éditorial écoulé à plus de 200 000 exemplaires, et surtout ce voyage symbolique en Israël, la semaine dernière, où il a enterré définitivement les vieux démons du mouvement en rencontrant Benyamin Netanyahou. En tête-à-tête face au Premier ministre en guerre contre le terrorisme islamiste, le jeune leader nationaliste français a, l’espace d’un instant, revêtu le costume de l’homme d’État. Désormais, c’est lui qui devra mener le combat, même si les circonstances ne sont pas celles qu’il avait imaginées. En claquant brutalement la porte de l’Histoire au visage de Marine Le Pen, les juges ont-ils involontairement entrouvert une autre pour Jordan Bardella ?
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