Le ridicule ne tue pas, et heureusement pour certains dirigeants européens. Vendredi dernier, Donald Trump affichait une nouvelle fois ses ambitions à propos du Groenland, en martelant : « Il nous le faut ». Ce dimanche, dans une interview à NBC, le locataire de la Maison-Blanche est allé encore plus loin, en affirmant ne pas exclure le recours à la force pour mettre la main sur le territoire autonome danois, jugé « très important pour la sécurité internationale ». Ces paroles d’une violence sans précédent font écho à la visite la semaine passée au Groenland, du vice-président américain J.D. Vance, qui a estimé que le Danemark n’avait « pas fait du bon travail pour le peuple » de cette île arctique.
Face aux menaces et à ces ingérences, la diplomatie danoise a répondu timidement : « Ce n’est pas ainsi que l’on s’adresse à ses proches alliés », a déclaré Lars Lokke Rasmussen, le ministre des Affaires étrangères danois. Et d’ajouter : « Nous sommes ouverts aux critiques, mais, pour être tout à fait honnêtes, nous n’apprécions pas le ton sur lequel elles ont été formulées. »
Dans ce contexte tendu avec les États-Unis, le ministre de la Défense danois a lui aussi pris la parole. Alors que Copenhague a commandé et acheté 27 aéronefs fabriqués par Lockheed Martin, Troels Lund Poulsen n’a pas remis en cause ce choix. « Nous devons renforcer notre flotte d’avions de combat. Et il est tout à fait logique d’acquérir des F-35 supplémentaires », a-t-il déclaré au quotidien Borsen, alors que son pays investit massivement dans sa défense. Il poursuit : « C’est un dilemme de voir une nouvelle administration américaine dire des choses avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord, mais faire exploser une coopération qui dure depuis plus de 75 ans est, à mon avis, une erreur totale. »
Dépendance
Déni ou pragmatisme ? La première option est tentante lorsque l’on connaît le mode de fonctionnement d’un F-35. Car si, demain, Washington décidait d’attaquer le Groenland, le Danemark pourrait faire décoller ses appareils, mais avec des capacités dégradées. « C’est un avion qui doit se connecter à un logiciel aux États-Unis tous les 30 jours », commente pour le JDD Xavier Tytelman, ancien de l’aéronavale. Concrètement, les avions pourraient voler, mais avec des capacités limitées. « Si un pilote détecte en vol un nouveau radar russe et souhaite l’intégrer à une base de données pour mieux l’identifier et le traiter, cela ne sera pas possible sans une mise à jour américaine », ajoute Tytelman, en précisant que la furtivité de cet appareil de cinquième génération pourrait, elle aussi, s’altérer.
En Europe, les Danois ne font pas exception quant à leur préférence pour le F-35. Alors que la dépendance des Européens vis-à-vis des Américains est remise en question, près de 600 avions de combat made in USA sont actuellement en commande dans des pays tels que l’Italie, les Pays-Bas, la Pologne, la Belgique, le Royaume-Uni ou encore l’Allemagne. Dernièrement, Berlin, par la voix de son futur chancelier, avait exprimé son souhait de bénéficier du parapluie nucléaire français dans un contexte où Donald Trump évoquait la possibilité de se désengager de l’Europe.
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« Les rétorsions de Washington pourraient être douloureuses »
L’hypothèse d’une commande de Rafale par l’Allemagne avait émergé, mais les espoirs ont vite été douchés par son ministre de la Défense. « Les États-Unis restent un allié crucial pour l’Allemagne, notamment lorsqu’il s’agit d’équiper la Bundeswehr. Cela vaut non seulement pour le F-35, mais aussi pour nos autres projets », a fait valoir Boris Pistorius, alors que Berlin a commandé 35 de ces appareils pour un coût de 10 milliards d’euros.
Mais alors, pourquoi s’entêter dans ce choix face au revirement diplomatique de Donald Trump ? « Le F-35 n’est pas le seul système américain dont dépendent les Allemands, et les rétorsions de Washington pourraient être douloureuses », note pour le JDD Olivier Zajec, directeur de l’Institut d’études de stratégie et de défense (IESD), alors que d’autres commandes d’équipements militaires américains, comme des avions de patrouille maritime P-8A Poseidon ou encore des hélicoptères CH-47F Chinook, ont été confirmées.
Entre 2020 et 2024, dans l’urgence suscitée par l’invasion russe de l’Ukraine, l’Amérique a fourni 64 % des importations d’armes des Européens. Le volume de matériel militaire américain est donc conséquent, alors que ces derniers restent soumis à la réglementation Itar, accordant à Washington un droit de veto sur l’armement vendu. « Les défenseurs du tout-Otan sont rarement prêts à en évaluer lucidement le prix politique », ajoute Olivier Zajec.
La Pologne commande pour 2 milliards de défense antiaérienne
Cette donnée ne semble pas effrayer la Pologne. Ce lundi 31 mars, Varsovie n’a pas dérogé à ses habitudes en annonçant avoir signé avec les États-Unis un contrat de défense antiaérienne pour deux milliards de dollars. Ce contrat concerne « la livraison d’équipement et de soutien logistique pour les batteries de lance-missiles américains Patriots », a détaillé le ministre de la Défense polonais, alors que ce pays consacre près de 5 % de son PIB à son armée, et que ses commandes profitent en grande majorité à l’Oncle Sam. « Ce choix peut paraître surprenant, mais la Pologne a contribué à plus de 10 % du soutien militaire à l’Ukraine. Il y a un besoin de réarmement urgent face à la menace russe, alors que les industries européennes ne peuvent pas encore répondre à la forte demande du continent », résume un militaire français.
Du côté du Royaume-Uni, là encore, la position interroge. Depuis le retour du républicain à la Maison-Blanche, les rapports entre Washington et Londres connaissent de fortes turbulences. Donald Trump a notamment mené des négociations sur l’Ukraine avec Vladimir Poutine sans consulter ni Kiev, ni Londres. Il a laissé Elon Musk proférer des accusations contre le Premier ministre travailliste, Keir Starmer, et n’a pas réagi davantage lorsque son vice-président J.D. Vance a suggéré des critiques contre l’armée britannique.
Malgré ces éléments, selon un article du Times, dimanche 30 mars, Londres n’envisage pas d’annuler sa commande de F-35 prévue pour moderniser la flotte de la Royal Air Force. En Europe, seul le Portugal a annoncé vouloir rompre son contrat avec Lockheed Martin. Le Vieux Continent n’est pas près de changer ses habitudes.
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