Septembre 1983. Pierre Gripari, l’un des maîtres de la littérature enfantine, connu du grand public pour La Sorcière de la rue Mouffetard et autres contes de la rue Broca, livre à son éditeur de toujours, L’Âge d’Homme, un curieux manuscrit, un conte complètement loufoque à l’usage des grandes personnes, intitulé Patrouille du conte, une fable prémonitoire sur les folies actuelles du wokisme. D’importation américaine, le « politiquement correct » n’a pas encore touché la France, mais l’auteur en a en quelque sorte la prescience. Tout y est décrit sur le mode comique avec près de quarante ans d’avance ! Passé complètement inaperçu à l’époque de sa première parution, Patrouille du conte semble avoir été écrit spécialement pour notre époque.
Sur le modèle de La Patrouille du temps, le roman de science-fiction de l’Américain Poul Anderson, le récit met en scène une patrouille de neuf enfants, Am, Stram, Dram, Pic le grand, Pic le petit, Colegram, Bour l’aîné, Bour le jeune, dirigée par le lieutenant Ratatam. Créée à la demande expresse du nouveau ministère du Conte et de l’Environnement culturel, cette patrouille est chargée de moraliser et démocratiser les contes pour enfants « en les purgeant de tout ce qu’ils peuvent contenir de nuisible aux points de vue moral, social et idéologique ». Ayant droit de vie ou de mort sur les personnages, la patrouille va donc mettre au pas les trente-six rois absolus, les jolies fées et les méchantes sorcières, et convertir enfin aux droits de l’homme et à la République ce royaume enténébré de légendes tristement réactionnaires. Pourquoi confier à des enfants la lourde tâche d’assainir les contes ? Réponse du capitaine qui supervise l’opération : « Vous au moins, vous êtes purs. » Aussitôt dit, aussitôt fait.
Gripari est un conteur. Avec lui, c’est l’imagination au pouvoir !
Les premières missions sont promptement menées et valent à la patrouille les chaudes félicitations du ministère : le père Lustucru ne cuisine plus le chat de la mère Michel en civet et le loup s’astreint à ne manger ni la grand-mère ni le Chaperon rouge, d’ailleurs il ne mange plus personne. Mère-Grand lui donne sa pâtée tous les jours mais rêve en secret de l’ébouillanter pour en faire un manteau.
Cependant, c’est en arrivant dans la maison de l’ogre que les choses se gâtent vraiment. Tout d’abord, le ministère proscrit expressément le mot et lui préfère celui d’homophage. « C’est que l’espèce des ogres est une espèce reconnue, légale, cataloguée, classée, au même titre que celle des loups, des renards ou des lions… On ne peut donc pas empêcher les ogres de manger les enfants ! Il faut seulement les obliger à se modérer, à ne manger que les enfants méchants, égoïstes, fascistes, idéologiquement nuisibles… »
Le carnage peut commencer
Il ne faut pas les appeler du mot interdit qui commence en o. « Le mot “ogre” est un vilain mot, un terme discriminatoire, colonialiste, raciste ! » Il existe d’ailleurs une association des homophages, reconnue d’utilité publique, qui a pour tâche de défendre les intérêts des mangeurs de chair humaine et d’attaquer en justice tous ceux qui se permettent de les insulter… Il n’empêche, la patrouille contraint l’homophage d’épargner le Petit Poucet et ses sept frères, et mieux encore, l’oblige à leur donner ses sept filles en mariage et à offrir ses bottes de sept lieues au Petit Poucet. Évidemment, une fois le nouvel ordre moral établi, les héros de contes de fées deviennent des citoyens modèles d’une tristesse à crever d’ennui : l’ogre se fait dévorer par le chat du marquis de Carabas et le loup se fait boulotter par les trois petits cochons qui font ce qu’ils veulent désormais parce qu’ils ont « beaucoup souffert ». Cendrillon, fille de cadre supérieur, a été envoyée chez sa marraine devenue psychanalyste. Le roi abdique, la République est déclarée. Problème : la patrouille n’a pas prévu tous les effets de bord de ses décisions.
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Ivre de sang et de pouvoir, le Petit Poucet trucide le président de la République nommé par la patrouille, tue ses parents, ses frères, ses belles-sœurs (les filles de l’ogre). Les personnages se rebellent. Les loups, qui n’ont plus rien à se mettre sous la dent, viennent réclamer des « protéines animales ». Les ogres défilent sous des banderoles sur lesquelles on peut lire : « Laissez venir à nous les petits enfants. » La mission épuratrice, pourtant menée au nom des droits de l’homme, tourne à la catastrophe généralisée.
Le vrai carnage peut commencer… d’autant que les huit enfants se dirigent dans les provinces arabes de l’ex-royaume du conte sur les traces d’Ali Baba ! Le pire reste à venir et nous n’avons pourtant dévoilé qu’un dixième de l’histoire… Le fantastique envahit le monde réel et les nouvelles les plus cocasses sont diffusées à la radio : « À Moscou, le secrétaire général du Parti communiste, dont l’état de santé donnait, tout récemment, quelques inquiétudes, aurait vu Jésus-Christ en personne lui apparaître dans une bouteille d’eau minérale. » Épouvantées, les autorités reculent enfin. Tout doit redevenir comme avant. Moralité : « Quand on veut supprimer le mal, on le refoule, on le concentre et il vous pète à la gueule. »
Méchancetés et humour noir
Avec Patrouille du conte, l’un des livres auquel il tenait le plus, peut-être parce qu’il pouvait être lu par des enfants et par des adultes, Pierre Gripari prend un malin plaisir à semer la panique dans les relations des personnages fantastiques soudain confrontés au moralisme de la fin du XXe siècle. À l’égal de Marcel Aymé, son maître en imagination et en écriture, l’écrivain sait que les contes ne sont pas innocents. Ici, nulle démonstration, théorie ou essai sociologique, Gripari est avant tout un conteur. Avec lui, c’est l’imagination au pouvoir. Les dialogues sont des petits chefs-d’œuvre de méchanceté et d’humour noir pleins de fantaisie joyeuse. C’est la force de ce conte : peu de descriptions, des dialogues, et une ironie allègre qui redonne au royaume des fées un souffle nouveau. Inconnu célèbre et conteur à contre-courant des modes, Pierre Gripari a enchanté des générations d’écoliers. « Raconter des histoires, disait-il, est une fonction vitale parce que, si l’homme s’enfonce dans ses certitudes, il étouffe. C’est pourquoi il n’y a rien de plus beau, ni de meilleur au monde que de raconter des histoires. C’est mon métier et j’en suis fier. Bien avant Gutenberg et Pasteur, je place au premier rang des bienfaiteurs de l’homme les génies inconnus qui ont conçu l’histoire de Peau d’Âne, de Blanche-Neige ou de Cendrillon. »
Patrouille du Conte, Pierre Gripari, 7 cavaliers, 262 pages, 19 euros
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