C’était un temps où l’on prenait le temps. De s’écrire. De s’aimer. De se souvenir de ceux que l’on avait tenus si fort entre ses bras. Le violoncelliste Christian-Pierre La Marca, révélé à sa vocation en assistant à la fin d’un monde (soit Rostropovitch interprétant une Sarabande de Bach à la chute du mur de Berlin), a voulu réveiller ces morts à l’heure où la plupart d’entre nous semblent déjà partiellement l’être, à s’épuiser chaque jour sur des tapis roulants ou de vaines applications de rencontres : il a décidé d’honorer la mémoire du couple le plus mythique de la musique classique, Clara (1819-1896) et Robert Schumann (1810-1856).
« J’étais au Conservatoire quand j’ai découvert leur correspondance. La façon dont ils se témoignaient leur amour a été un choc émotionnel, raconte le musicien de 42 ans. À l’époque, on fixait ses idées en écrivant, et de ces lettres émanaient de réflexions qui avaient été longuement mûries. On n’était pas dans l’instantanéité des sentiments. »
Des trois gros tomes regroupant l’abondante correspondance de Clara et Robert Schumann, le fils d’une institutrice et d’un chef d’orchestre a tiré un enregistrement, Love Letters. Soutenu par l’Orchestre philharmonique de Raphaël Merlin, le Concerto pour violoncelle de Robert Schumann y est suivi des Trois romances de son épouse Clara Wieck-Schumann. À ces pièces, nées aux prémices de la révolution industrielle, succèdent quatre commandes contemporaines : Replika de Fabien Waksman, Désenvoyé de Michelle Ross, Vibrating de Jean-Frédéric Neuburger et Klingelnseel und choral de Patricia Kopatchinskaja, sortes de contrepoint de notre siècle de la vitesse.
« Ma mission est de tendre la main à de jeunes générations »
Portées à la scène et accompagnées par le piano de Jean-Frédéric Neuburger et le ténor Cyrille Dubois, ces œuvres font aujourd’hui l’objet d’une lecture effectuée par la journaliste Claire Chazal et le comédien Olivier Py (Didier Sandre et Xavier Gallais, en alternance). Le couple Schumann, c’était l’ombre et la lumière. Quand Robert rencontre sa future épouse, celle-ci a 8 ans, lui 17. Fille de son professeur de piano, le célèbre Friedrich Wieck, elle va probablement être la première femme à revêtir les atours d’une star, pianiste virtuose applaudie dès l’âge de 11 ans sur les scènes du monde entier. Puis, les rapports vont s’inverser : l’épouse va se muer en muse, désormais plus occupée à élever leurs huit enfants qu’à laisser éclore son génie musical.
Pourtant, à en croire Christian-Pierre La Marca, chaque note de Robert Schumann est imprégnée de cette passion au long cours. N’est-ce pas son prénom que l’on entend imploré dans telle quinte diminuée du Concerto pour violoncelle ? « C’est une relation à la fois complémentaire et fusionnelle. On le constate dans les journaux intimes de Robert Schumann. Tout est détaillé, jusqu’à l’appétit sexuel féroce du compositeur qui ne semble jamais rassasié. » Retenir des fragments du temps à une époque où les bibliothèques semblent brûler sous des composants digitaux… Ce projet trouve là son entière cohérence au regard de la démarche de Christian-Pierre La Marca. En 2021, il créait un spectacle immersif, Wonderful world, qui, illustré par des images de Yann-Arthus Bertrand, associait des œuvres du répertoire (de Beethoven à Philip Glass) à la préservation de la planète.
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Et ces jours-ci, outre le couple Schumann, on pourra également l’entendre dans son projet Cello 360. Accompagné par quatre breakdancers, le violoncelliste y retrace l’histoire de son instrument depuis ses débuts à la viole de gambe : de Marin Marais au Yesterday des Beatles, de Haendel à Billie Eilish, ce spectacle jouant sur les techniques du re-recording pourrait ressembler à un long courrier dont les lettres ne s’effaceraient pas. « Le formalisme classique peut effrayer. Ma mission en tant que musicien est de tendre la main à de jeunes générations à travers des œuvres qu’ils connaissent pour les emmener vers Henri Dutilleux. »
« Love Letters ». Vendredi à la salle Molière (Lyon, 69 000) dans le cadre du festival Vibrations.
« Cello 360 Break ». Mardi au théâtre du Châtelet (Paris 6e) dans le cadre des Folies musicales.
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