Arnaud Robinet. Je partage l’inquiétude des sénateurs, de Gérald Darmanin et de Bruno Retailleau, que la loi soit détricotée. La possibilité, pour l’administration fiscale, de vérifier si le niveau de vie est cohérent avec les revenus déclarés est contestée au nom de vieilles luttes partisanes, tout comme l’obligation pour les messageries cryptées de transmettre leurs informations, à laquelle le RN s’oppose alors qu’ils réclament habituellement des mesures fortes… Une mesure comme le « dossier coffre », dénoncée comme liberticide, existe en Belgique depuis vingt ans ! Il faut arrêter d’avoir peur et être efficace : soit on ne va pas assez loin et on accepte que les narcotrafiquants conservent une longueur d’avance sur nous, soit on accepte de repousser légèrement les limites actuelles de l’État de droit pour se donner les moyens de mener cette guerre : c’est ce qu’attendent nos concitoyens pour lutter contre le narcotrafic qui gangrène nos quartiers.
Comme maire, comment percevez-vous cette attente ?
Il y a un ras-le-bol des maires et de la population. Ce qui nous ronge, c’est ce sentiment d’impunité. Pas une semaine ne passe sans que des habitants viennent me voir pour dénoncer des problèmes de deal, des véritables commerces illicites à ciel ouvert. Ils ne comprennent pas notre incapacité à régler le problème. Nous sommes en première ligne et notre principale mission est d’assurer un quotidien serein et un cadre de vie agréable. Nous connaissons les quartiers, les familles, nous sommes en mesure de repérer les commerces sans clientèle, souvent utilisés pour du blanchiment d’argent : un kebab, un barbershop… Les élus sont les meilleurs capteurs d’informations, ils peuvent intervenir en prévention et en médiation.
« Il faut remettre à tout prix de l’ordre dans nos quartiers »
Que recommandez-vous pour les maires ?
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Les sénateurs Blanc et Durain avaient préconisé dans leur rapport que les maires disposent de marges de manœuvre renforcées, notamment pour expulser les délinquants de leur logement. À Reims, nous avons signé une convention, juste avant les émeutes de 2023 d’ailleurs, pour permettre la résiliation de baux et l’expulsion de familles ou d’individus délinquants de nos logements sociaux. Cela reste compliqué, je l’admets : je ne mets pas en cause les magistrats, parce qu’ils font aussi avec les moyens du bord. C’est avant tout notre législation qui est un frein : elle n’est pas du tout adaptée à l’évolution de l’insécurité et de ces trafics de drogue. Quand les forces de l’ordre arrêtent des dealers, ces derniers ont généralement peu de marchandises sur eux, ils sont donc relâchés, et les nuisances et l’insécurité perdurent…
Police, justice, élus… Comment mieux articuler les responsabilités sur le terrain ?
La lutte contre le trafic de stupéfiants relève de l’État, des moyens d’action et d’investigation de la police et de la justice. Faire tomber les têtes des réseaux est long et difficile ; entre-temps, la vie d’un quartier peut totalement sombrer à cause d’une poignée d’individus. On le voit aujourd’hui, il n’y a pas une commune qui ne soit pas concernée ! Cette situation appelle une véritable coordination de tous les acteurs : Police nationale et municipale, gendarmerie, justice, élus… À Reims, nous les avons réunis dans notre « cellule de veille tranquillité résidentielle ». Dans tous les quartiers, nous avons les adresses des points de deals et nous essayons de les déloger. Je veux pointer aussi les limites de la rénovation urbaine.
C’est-à-dire ?
À Reims, les deux derniers plans cumulés représentent près d’un milliard d’euros, et on n’a pas réglé le problème… Le vrai sujet, c’est la question de la politique de peuplement. Laissons la possibilité au maire de choisir qui peut bénéficier de la solidarité nationale dans le cadre du logement. Notre quartier Croix-Rouge, 24 000 habitants, où les gens aspirent à vivre en paix, est pourri par une poignée de délinquants, de voyous. Qu’on nous donne les moyens de les expulser, de les identifier pour que la police municipale puisse les interpeller ! Aujourd’hui, pour les juges, il faut que l’acte de délinquance se produise dans l’immeuble où habite la personne… Où que ce soit, quand quelqu’un est pris sur le fait, il doit pouvoir être expulsé. Il faut remettre à tout prix de l’ordre dans nos quartiers et que chacun prenne ses responsabilités, et notamment les familles.
La nouvelle loi peut-elle y aider ?
Le texte prévoit de donner plus de pouvoir au maire et au préfet et d’étendre les sanctions administratives avant toute condamnation. Ils pourront expulser un trafiquant de drogue de son domicile ou de sa résidence, ou fermer un commerce impliqué dans du blanchiment d’argent. Ce texte ne va pas tout régler, mais marque une étape importante. À l’exception de l’extrême gauche qui n’est pas dans cette dynamique, j’espère évidemment que l’ensemble des parlementaires prendra ses responsabilités pour voter ce texte qui est indispensable pour les élus locaux, mais surtout pour nos concitoyens.
« J’appelle à un vrai débat sans idéologie »
Paradoxalement, vous aviez appelé à un débat sur la légalisation du cannabis…
Pharmacologue et toxicologue de formation, je connais évidemment les méfaits des principes actifs de ces stupéfiants sur la santé, notamment au niveau cérébral. Je souhaite toutefois qu’on se pose des questions sur la consommation de cannabis, qui augmente comme le trafic, sans qu’on puisse les endiguer, alors qu’on est le pays le plus répressif d’Europe. J’appelle à un vrai débat sans idéologie, avec des spécialistes, des addictologues, pour réfléchir à une évolution de la législation qui garantisse à la fois la sécurité sanitaire et celle des biens et des personnes.
Votre parti, Horizons, a tenu son congrès dimanche dernier… Quel rôle doit-il jouer selon vous ?
Dans cette fameuse formule « libre et loyal », doit-on privilégier la liberté ou la loyauté ? En fait, on doit simplement être nous-mêmes. On doit s’affirmer aussi comme un parti de centre-droit et de droite, qui peut être une formation pivot dans la reconstitution post-macronienne. Qu’on n’ait pas peur de mettre des coups de pied dans la fourmilière, de s’affirmer comme un parti qui veut restaurer l’ordre dans notre pays, tout en ayant aussi une sensibilité libérale sur le domaine économique.
Édouard Philippe a dit en substance que rien ne se passerait jusqu’à l’élection présidentielle de 2027 : cette proposition de loi transpartisane sur le narcotrafic, que vous jugez utile et soutenez, ne demontre-t-elle pas le contraire ?
Ce que voulait dire Édouard Philippe, c’est que dans cette instabilité politique à laquelle s’ajoute l’instabilité internationale, compte tenu de la composition de l’Assemblée nationale, on ne pourra pas mener des réformes structurelles pour le pays dans les deux années qui viennent. Il reste évidemment des sujets qui peuvent rassembler une majorité, comme la lutte contre le narcotrafic. Rien n’empêche bien ensuite de proposer pour 2027 des choses qui vont plus loin.
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