Elle ne soufflera donc jamais sa vingtième bougie. Le 31 mars prochain, C8 aurait pu célébrer sa deuxième décennie, mais à 19 ans d’histoire succédera finalement un écran noir. Alors qu’il restait un infime espoir, le Conseil d’État l’a anéanti en validant la décision de l’Arcom. Et ceux qui n’y voient que l’intention de museler Cyril Hanouna, et ses audiences stratosphériques, oublient un peu vite sa funeste résonance.
Car l’impact, pour tous ceux qui font vivre cette chaîne, est abyssal. Ils s’appellent (notamment) Cathy, Mokhtar, Soraya, Myriam, Amaury, Lionel. Ils sont chargés de production, chauffeurs de salle, stylistes, coiffeuses, maquilleuses ou responsables de la sécurité… Autant de personnages indispensables à la fabrication de l’antenne, qui vont basculer dans la précarité.
Une « injustice surréaliste »
« C8, c’est plus de 400 collaborateurs dont l’emploi est menacé. Maintenant, on est parti pour trois mois de négociations dans le cadre d’un plan de départs », regrette Franck Appietto, directeur général de la chaîne. « Début mars, j’irai au bureau, mais sans savoir pourquoi. Peut-être qu’ils vont être obligés de me mettre au chômage technique », s’interroge Amaury, 34 ans, chargé de production sur « Touche pas à mon poste » au sein d’H2O – la société qui produit l’émission – depuis une décennie. Mais avec son CDI, le jeune papa sait qu’il n’est (pour l’instant) pas le moins bien loti. Beaucoup d’autres, souvent intermittents du spectacle, ont des contrats de saison.
À l’instar de Myriam, maquilleuse sur toutes les émissions de la chaîne depuis douze ans, qui ne décolère pas : « La fin de C8 est une injustice aussi surréaliste qu’inadmissible. Les responsables n’ont pas pensé à nous, ces gens de l’ombre… qui allons perdre nos boulots. Certains ont des familles, des crédits, et ne s’en relèveront pas ! » Un sentiment partagé par Soraya, 46 ans. Figure de ces « petites mains », elle travaille pour le groupe depuis l’époque du « Grand Journal » (Canal+). Devenue responsable beauté, elle est connue pour ses talents de coiffeuse autant que pour sa gouaille et sa bonne humeur. « Mes revenus vont être divisés par deux. Je suis soutien de famille, avec ma mère à charge… », s’inquiète-t-elle. À ses côtés, trois maquilleuses et deux coiffeurs vont devoir mettre à jour leur CV…
Je n’ai pas envie de me retrouver vigile dans un magasin
Mokhtar, membre de la sécurité et figure bien connue des téléspectateurs
Mokhtar, l’un des membres de la sécurité dont la silhouette de golgoth est bien connue des téléspectateurs, abonde : « Ça ne sent pas bon… La société qui m’emploie possède d’autres sites, certes, mais après avoir vécu tout ça, je n’ai pas envie de me retrouver vigile dans un magasin. » Quant à Lionel Tim, ancien vainqueur de « Popstars » (M6) devenu chauffeur de salle, au plus près de ses parents et de leurs « graves problèmes de santé », il redoute un « gros trou dans ses finances » à venir.
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Même incertitude pour Cathy, styliste aussi bienveillante que passionnée au sein de la Canal Factory (Boulogne-Billancourt) – les studios d’enregistrement – depuis douze ans : « Je sais que je ne retrouverai jamais un boulot qui me fait travailler tous les jours, comme celui-ci », déplore-t-elle. Ils sont des centaines comme eux…
« Ça me réveille la nuit »
C8, c’est aussi bon nombre de sociétés de production impactées. Même celles qui réussissent le mieux, comme Bytheway, la société de Laurent Fontaine. Depuis 2022, son émission culte, « Y’a que la vérité qui compte », avait ressuscité avec succès sur C8. « J’ai dû écarter la dizaine de journalistes qui travaillaient pour l’émission. On devait pourtant tourner une nouvelle série de quinze prime times à la rentrée… » Idem du côté de Jordan De Luxe, qui assure chaque matin environ trois heures de flux : « Avec De Luxe Productions, on fait travailler quinze personnes quotidiennement. Des cadreurs, des ingénieurs du son, des journalistes… et on doit se séparer de tout le monde ! »
Rayon dommages collatéraux, citons aussi toutes les émissions amenées à disparaître. « Les Animaux de la 8 », une référence depuis quatorze ans, « William à midi », présenté par William Leymergie, « Envie d’agir », un magazine citoyen engagé, animé chaque dimanche par Jaleh Bradea, révoltée, elle aussi : « Mes parents sont venus d’Iran pour que l’on puisse grandir dans un pays libre. Mais j’ai l’impression que ce vent de liberté souffle de moins en moins. La France est pourtant le pays des Lumières et de la liberté d’expression, non ? »
Même Lionel Stan, solide directeur général d’H2O, la maison-mère de TPMP, accuse le coup : « Ça me réveille la nuit… Je n’arrive pas à imaginer que tous ces gens ne seront plus là dès vendredi matin. » Et, triste ironie, si le carnage engendré par la volonté du gendarme de l’audiovisuel était d’« éteindre » Hanouna, la mission a échoué. « Il va rebondir ailleurs, aucun doute, poursuit Stan. Ceux qui vont trinquer, ce sont tous les autres. C’est un énorme gâchis. »
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