Bruno Retailleau fait partie de ces hommes que l’on ne voit pas venir. De ceux que l’on sous-estime. Trop austère, trop rigide, trop droit pour briller sous les projecteurs d’une droite qui, depuis des décennies, préfère les tribuns aux stratèges, les habiles aux constants. Lui n’a jamais cherché à plaire, ni à séduire. C’est un croyant, un catholique, sans doute le seul sur la scène politique à avoir un prie-Dieu dans son bureau. Fils de notables vendéens, il porte en lui une éducation de rigueur et de discipline, héritée d’un grand-père blessé dans les tranchées de 1914 et d’un père marqué par l’Algérie. Très tôt, il juge que la politique n’est pas une course de vitesse mais un marathon où seules comptent la patience et la constance des convictions.
Bruno Retailleau est animé par une vision presque monastique du combat public, où l’engagement politique ne se mélange jamais à l’intime. Il n’a pas d’amis en politique – les seuls qu’on lui connaisse sont ceux de son enfance, à l’école Saint-Gabriel de Saint-Laurent-sur-Sèvre. Il ne joue pas, ne triche pas, ne compose pas. Son épouse Isabelle, médecin scolaire, est une inconnue du grand public et son cercle personnel demeure un mystère. On ne le verra jamais poser dans Paris Match avec ses enfants en arrière-plan. Pas plus que ses collaborateurs de toujours ne seront conviés à leurs mariages.
« En quarante ans, la seule chose qui a changé chez lui, ce sont ces lunettes »
Chez lui, pas de calcul pour lisser ce qui dérange. Il semble être resté le même depuis quarante ans. « La seule chose qui a changé chez lui, ce sont ses lunettes, ironise un compagnon de route. Il ne va pas troquer son costard pour une nouvelle marque parce qu’un communicant lui a dit que ça passerait mieux à la télé. » Cette indifférence aux codes de la modernité politique explique sans doute pourquoi il a mis tant de temps à émerger. Longtemps relégué parmi les idéologues sans avenir, les seconds couteaux, il a pourtant bâti son ascension pierre après pierre, discours après discours. Convaincu que son heure viendrait. Elle est venue.
C’est en Vendée, chez lui, parmi les siens, que Bruno Retailleau a posé les fondations de son ascension. Son ambition ne s’est pas forgée par hasard. Son service auprès de Philippe de Villiers en est l’élément structurant. Une triple aventure qui l’a façonné, qui a forgé son rapport au pouvoir et à la politique.
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D’abord, le Puy du Fou. Villiers repère au détour d’une scène ce gamin de 16 ans, cavalier passionné et amoureux des mises en scène historiques. L’homme qui, un jour, gouvernerait Beauvau, n’est alors qu’un adolescent des plaines vendéennes. Il aide Villiers à bâtir un empire : la création du Grand Parc, l’essor du Puy du Fou… Et quand Villiers entre au gouvernement en 1986, c’est Retailleau qui prend les rênes de la Cinéscénie. L’apprentissage de l’ombre et de la lumière.
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À la bataille culturelle se joint la bataille politique. Villiers veut faire de son département un laboratoire politique, une vitrine de la droite enracinée. Le discret Retailleau est encore à ses côtés. Auprès de Villiers, il participe à la création de la radio Alouette et à celle de l’Institut catholique d’études supérieures (ICES), donne naissance au Vendée Globe. Culture, médias, sport : tout devient un terrain de conquête.
Enfin, la politique nationale. Retailleau est l’un des premiers à rejoindre Combat pour les valeurs, puis le Mouvement pour la France. Il prend part à toutes les batailles : contre Maastricht en 1992, dans la présidentielle de 1995, et surtout lors du référendum de 2005 sur la Constitution européenne. La victoire du « non » reste un frisson intact. Quand l’UMP trahit ce vote en 2008 en ratifiant le traité de Lisbonne, il refuse de plier et vote contre. Droit dans ses bottes, fidèle à ses convictions.
Cette longue marche aux côtés de Villiers, conclue par une fâcherie, lui sert encore aujourd’hui. Il a hérité du goût de l’exigence, du sens de l’épopée. Et surtout, d’une qualité rare en politique : l’art du verbe. Retailleau est l’un des seuls – avec Mélenchon et Villiers – capables de tenir une heure et demie de discours sans notes, captant son auditoire du premier au dernier mot.
La trajectoire de Bruno Retailleau aurait pu prendre un tout autre tournant en 2009
C’est justement l’un de ces discours sans notes qui change sa trajectoire. 2014, élection du président du groupe LR au Sénat. Face aux poids lourds que sont Roger Karoutchi et Gérard Longuet, Bruno Retailleau fait figure d’outsider. Il hésite. Mais lors d’un voyage en Irak, à 20 kilomètres des lignes de l’État islamique, Gérard Larcher et Jean-Pierre Raffarin l’encouragent à se lancer. La marche est haute : il n’a adhéré à l’UMP qu’en 2012. Mais il y croit. Vient le grand oral devant les sénateurs. Il a préparé un discours sur le Sénat, le bicamérisme, le rôle du Parlement… Mais, au dernier moment, il décide de changer de braquet. Il parle de la France. Quinze minutes, sans notes, avec son seul souffle et sa conviction. Il capte la salle, sent l’adhésion croître au fil des mots. « Je voyais les regards changer, raconte-t-il au JDNews. J’ai compris, au fur et à mesure, qu’ils allaient voter pour moi. » Retailleau l’emporte dès le premier tour. Premier fait d’armes. Premier déclic.
Le Sénat devient son terrain de jeu. Il en fait une arme politique, le bastion d’une droite de convictions. À son arrivée, les journalistes lui demandent encore si cette vieille chambre haute a une utilité. Aujourd’hui, la question ne se pose plus. Il travaille les textes, muscle les lois, marque les esprits par sa rigueur. Notamment sur l’immigration : sous son impulsion, fin 2023, le projet de loi de Gérald Darmanin est durci, avant d’être vidé de sa substance par le Conseil constitutionnel. Mais peu importe. Retailleau a gagné une bataille : il a fait de la droite sénatoriale une force qui compte. C’est au palais du Luxembourg, bien plus qu’ailleurs, qu’il a forgé sa stature. « Ici, il faut gérer des caractères, des sensibilités, créer du consensus », confie-t-il. Un art subtil, celui d’une politique qui conjugue l’action et l’idéal, l’efficacité et la vision. Une politique de l’orfèvre.
« Je ne me suis jamais demandé jusqu’où j’allais monter, mais ce que je pouvais faire pour être utile »
La trajectoire de Bruno Retailleau aurait pu prendre un tout autre tournant en 2009. Cette année-là, François Fillon lui propose un poste de secrétaire d’État à l’Économie numérique, une offre en or pour ce passionné de technologies. Mais Nicolas Sarkozy, soucieux d’éviter des remous et de ménager Philippe de Villiers, renonce à l’intégrer au gouvernement. Un revers ? Sans doute. Une fin de parcours ? Certainement pas. Retailleau assure ne jamais avoir nourri d’amertume : « Je ne me suis jamais demandé jusqu’où j’allais monter, mais ce que je pouvais faire pour être utile. Je crois aux maturations longues. » Ce qui ressemblait à une frustration immédiate s’est finalement révélé un avantage stratégique. « En réalité, ne pas avoir été ministre m’a préservé », confie-t-il aujourd’hui.
Cet épisode le rapproche encore davantage de François Fillon, avec qui il entretient des liens depuis la fin des années 1990. Déjà, de 1998 à 2002, il était son vice-président à la Région Pays de la Loire. En 2015, c’est presque à contrecœur qu’il se lance dans la bataille pour ravir la région à la gauche. « Ce n’était pas mon plan, j’avais déjà la présidence du groupe UMP à gérer au Sénat et cela m’obligeait à quitter la Vendée. » D’autant qu’il sait qu’il n’est pas le candidat de Sarkozy. Mais Fillon insiste. Retailleau y va. Et il gagne. Nouveau déclic.
À la tête de la région, il se range immédiatement derrière Fillon en vue de la présidentielle de 2017. Il devient son croisé, son bras droit, son homme de l’ombre. Il vit la campagne comme personne, au premier plan : la primaire fratricide, la montée en puissance, la victoire éclatante contre Juppé, l’ivresse d’un triomphe qui semblait impossible. Son nom apparaît désormais en bonne place dans l’organigramme de campagne. La presse découvre « le plus fidèle lieutenant de Fillon », promis à Beauvau, voire à Matignon. L’homme est en passe d’entrer aux affaires.
Et puis, l’affaire. Le « Penelopegate » explose. Les trahisons s’enchaînent. La droite vacille, panique, abandonne son champion. Tous, sauf un. « Au moment où tout le monde se planque ou quitte le navire, un seul est resté fidèle à François : Bruno », se remémore un cadre de la campagne. Retailleau ne lâche rien. Il assure le service après-vente, enchaîne les passages médiatiques, défend Fillon envers et contre tout. Sa loyauté ne passe pas inaperçue. « C’est un rare soldat, fiable, pas du genre à faire des gaffes ou à créer des polémiques, raconte un ex-filloniste rallié à Macron. Il a tenu la ligne, sans faiblir. » Retailleau est prêt à tout pour que Fillon l’emporte. Dans les derniers jours de campagne, Sarkozy impose une condition à son soutien : la nomination de François Baroin à Matignon. Retailleau comprend l’enjeu. Lorsque Fillon lui annonce la nouvelle, il ne le laisse même pas finir : « Écoute, François, tu prends Baroin comme Premier ministre. Si c’est le prix à payer, alors c’est comme ça. » Sans hésiter, il s’efface. À certains, Fillon confiera plus tard qu’il aurait nommé Retailleau à Matignon quoi qu’il arrive. Mais l’histoire en a décidé autrement.
Après 2017, nouveau déclic. Cette fois, plus personne devant lui. Fillon a disparu, emporté par les affaires. Sarkozy, Juppé ? Retirés des batailles. La droite, exsangue, vidée de sa substance par Macron, qui a méthodiquement siphonné ses cadres et ses ministres. Retailleau observe. Il comprend qu’un espace s’ouvre. Autour de lui, son équipe commence à parler d’avenir. À penser à lui. Il récupère Force républicaine, l’appareil stratégique de Fillon, un outil de reconquête. Mais il ne se précipite pas. En 2022, il ne le sent pas. Pécresse est trop faible, la droite trop divisée. Il choisit de rester en retrait. Mais fidèle à lui-même, il reste loyal. Jusqu’au bout, il soutient Pécresse, quand la plupart des caciques passent leur temps à lui mettre des bâtons dans les roues ou à tirer sur l’ambulance. Une fidélité que la candidate, malgré son naufrage, lui reconnaîtra plus tard.
En 2022, il échoue à prendre le parti à Éric Ciotti. « S’il avait été un peu voyou, il aurait gagné », glisse un dirigeant. Ambition freinée, plan B enclenché : cap sur la présidence du Sénat. Pas question de trahir Gérard Larcher, un ami, mais celui-ci n’est pas éternel. Retailleau aurait-il atteint son plafond de verre ? Puis l’histoire s’emballe. La claque des européennes force Macron à dissoudre l’Assemblée. Les législatives accouchent d’un Parlement ingouvernable, divisé en trois blocs. Michel Barnier se retrouve à Matignon. Et il a besoin d’un homme fort à l’Intérieur. Retailleau est l’homme de la situation. Il atterrit Place Beauvau, presque par miracle. Nouveau déclic.
Bruno Retailleau a depuis longtemps compris que le temps jouait contre la France. Lors de son discours d’intronisation à Beauvau, il fixe son cap, martèle son credo : « Rétablir l’ordre. Rétablir l’ordre. Rétablir l’ordre. » Fini les atermoiements. Son ambition : restaurer l’autorité, rompre avec des décennies de laxisme. La lutte contre l’immigration clandestine s’intensifie, les expulsions s’accélèrent. Il ouvre des fronts, pose des questions qui dérangent : jusqu’où va l’État de droit ? Quel rapport entretenir avec l’Algérie ?
Son bras de fer avec la magistrature, ses passes d’armes avec les associations bien-pensantes, ses décisions sans concession lui valent des ennemis – et une popularité inédite. La gauche tient son nouvel ennemi public numéro 1. La macronie, embarrassée, ne sait comment gérer ce ministre qui abhorre le « en même temps ». Même le RN s’inquiète : Retailleau pourrait grignoter son terrain électoral. Le ministre de l’Intérieur le sait désormais : le pouvoir ne se donne pas, il se prend. Il ne s’excuse pas. Il ne négocie pas avec l’opinion, il l’emmène avec lui, la prend à témoin. Chaque jour, il avance, façonne son image d’homme fort. Le ministre le plus apprécié. Le plus respecté. Celui qui impose son style. Sans compromis. Sans faux-semblants.
Une affolante percée qui relève de la bénédiction pour une droite orpheline d’une incarnation. Laurent Wauquiez s’imaginait seul en lice. Mais voilà Bruno Retailleau dans la course. Certains redoutent une guerre des chefs. Retailleau, lui, promet qu’il ne jouera pas de coups bas. Ce n’est pas son genre. Après tout, n’est-ce pas lui qui, en septembre dernier, avait proposé à Michel Barnier de se sacrifier pour que Wauquiez prenne Beauvau et lui l’Économie ? La réponse du Premier ministre avait été cinglante : « Bruno, ce n’est pas toi qui choisis, c’est moi. Tu iras à Beauvau. » Une anecdote qui en dit long sur la place qu’il occupe désormais. Alors, ses adversaires cherchent une faille, un angle d’attaque. Mais autour de lui, son entourage balaie les doutes : « À part lui reprocher d’être au gouvernement, je ne vois pas ce qu’on peut lui reprocher. Ce n’est ni un homme de cul, ni un homme d’argent. »
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Les sondages le placent désormais parmi les figures politiques les plus en vue. Sa ligne, autrefois perçue comme trop radicale, s’est imposée pour une large partie de la droite. Dans son camp, certains le voient déjà comme l’homme providentiel pour 2027. Mais Retailleau, lui, refuse toute précipitation. « Je n’ai pas le virus de la présidentielle », assure-t-il, conscient que le temps est son meilleur allié. Il ne parle jamais ouvertement de l’échéance, mais ses prises de position tracent un chemin qui y mène presque naturellement. Cavalier de toujours, il sait que la politique est un parcours d’obstacles où l’enthousiasme ne doit jamais l’emporter sur la maîtrise. Il ne brusque rien, ne force pas l’allure, préférant franchir chaque haie avec précision plutôt que de risquer la chute sur un saut trop ambitieux. Car il connaît trop bien les caprices du pouvoir : les sondages montent, mais redescendent tout aussi vite.
Le retaillisme ? Ne pas chercher à plaire, mais à convaincre
D’autant qu’une motion de censure plane. Et que le Rassemblement national a durci le ton contre celui que ses représentants moquent désormais comme le « ministre de la parole ». Après l’attentat de Mulhouse, Jordan Bardella a pilonné : « Maintenant, il faut agir ou il faut partir ! » Une injonction cinglante, d’autant plus que la question de la démission occupe Bruno Retailleau depuis le premier jour. Il sait que l’arithmétique de l’Assemblée l’empêche de frapper du poing sur la table. Isolé, il reste le seul à vouloir défier l’Algérie, le seul à exiger un référendum sur l’immigration. Lors de l’affaire Doualemn, quand d’autres y voyaient un désaveu, lui dénonçait une leçon de choses, une démonstration de son impuissance, la preuve que la règle de droit était pervertie. Mais il ne pourra pas éternellement mettre en scène sa frustration. Il lui faut des résultats. Une hausse homéopathique des expulsions, une baisse cosmétique des régularisations ? Trop peu. À Beauvau, l’immobilisme est un piège mortel. Il a déjà broyé plus d’un ministre.
Tout cela, Bruno Retailleau le comprend. Mais il connaît ses atouts. L’usure du macronisme, l’incertitude sur la capacité de Marine Le Pen à élargir son socle, le désarroi des Républicains en quête d’un chef : tout concourt à faire de lui un prétendant sérieux. Son histoire ? Celle d’une patience récompensée. Longtemps marginalisé, il est désormais au centre du jeu.
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