« Lorsqu’une famille garde un secret, qu’elle ne vous dit pas quelque chose d’essentiel sur l’un de vos parents, ce secret finit toujours par vous rattraper. » Des propos bien énigmatiques, signés Agnieszka Szpila, la showrunneuse de l’ovni Black Daisies venu de Pologne, pour nous pitcher son scénario. On y suit les aventures troublantes de Lena, une géologue de renom qui doit retourner dans sa ville natale pour enquêter sur la disparition de cinq enfants.
Problème n°1 : c’est sa fille de 15 ans qui est soupçonnée de les avoir enlevés. La petite bande joue dans la cour de l’école quand soudain, sans raison apparente, elle décide de suivre tranquillement l’adolescente pour quitter l’établissement, avant de s’évaporer dans la nature. C’est en tout cas ce que laissent penser les images des bandes enregistrées par les caméras de surveillance. Problème n°2 : Lena n’a plus revu sa fille depuis des années. Les raisons de cette séparation sont bien mystérieuses et font justement tout le sel de l’intrigue.
La suite ? Elle nous emmène (notamment) au cœur du vaste réseau souterrain construit en Basse-Silésie – près de la frontière tchèque – par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Des tunnels interminables creusés à l’époque dans le cadre d’un projet baptisé « Riese » (géant, en allemand), aux ambitions bien obscures. Des appartements pour Hitler ? Une base secrète ? Ces galeries, aujourd’hui à l’abandon, alimentent depuis tous les fantasmes, même les plus saugrenus. Sur place, il se murmure même qu’à la fin du conflit, un train aurait été aperçu s’y engouffrant, emportant avec lui tout l’or volé par le IIIe Reich…
Autant de légendes qui ont fortement inspiré Agnieszka Szpila dans son écriture : « Mes parents et mes grands-parents viennent de cette région qui n’était pas polonaise avant la guerre, indique-t-elle. Nous avons donc passé notre enfance sur ce territoire anciennement allemand, avec tout ce que ça implique en matière d’histoire et d’identité. J’ai grandi avec cette histoire en moi, avec tous ces fantômes, et toutes les interrogations qui vont avec. »
Alors, les enfants disparus se réfugient-ils dans ces labyrinthes improbables ? Y sont-ils captifs, malmenés par des geôliers sans scrupules ? Lena, incarnée par l’excellente Karolina Kominek-Skuratowicz, comme d’autres, va devoir le découvrir. On parcourt ces dédales terrifiants, on patauge dans ces eaux sombres, et on sursaute autant qu’on transpire. D’autant que l’on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser. La rumeur d’un pédophile commence à circuler, le rôle éventuel des gitans est évoqué, tandis que l’affaire semble étouffée ou a minima détournée par la police.
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Mais au-delà du thriller et de ses contours fantastiques, le scénario nous plonge également dans la dramaturgie de la séparation mère-fille. « La violence contre les femmes et les viols de masse, les filles arrachées à leur mère dans cette région du monde, lorsque la guerre y sévit, c’est une réalité », souligne Agnieszka Szpila. Par ailleurs, l’héroïne ressemble ici à peu d’autres, et du sang bleu coule dans ses veines. Des origines aristos ? Pas forcément…
À l’arrivée, ce Black Daisies signé Canal+ nous trouble, nous crispe tour à tour, de bout en bout. Dystopiques, presque horrifiques, ces huit épisodes captivent et épuisent, parfois même un peu trop. Certaines sous-intrigues n’étant toutefois pas toujours très bien tricotées. Mais l’ensemble mérite que l’on s’y accroche pour sa réalisation digne des meilleures séries américaines ainsi que pour l’exploration inédite et géniale d’un thème pas si facile : le voyage dans le temps. À mi-chemin entre Dark et certains épisodes de Black Mirror, cette nouvelle création venue de l’Est est une vraie bonne surprise. Quant à son épilogue, plus qu’original, il faut le voir pour le croire. Le tournage d’une deuxième saison est en discussion.
Black Daisies ★★★, de Agnieszka Szpila, avec Karolina Kominek-Skuratowicz, Dawid Ogrodnik, Edyta Olszowka, Alicja Wieniawa-Narkiewicz. Huit épisodes de 52 minutes. Disponible.
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